Etang du Chawion : et si on laissait faire ?

Quel dossier ! Il en aura fait couler, de l’encre… et de l’eau.Petit coin de paradis situé au Nord de l’Ardenne, l’étang forestier du Chawion et sa digue font jaser, et pour cause : suite aux inondations, on parle de les démanteler ! Ce qui n’a pas manqué de faire monter au créneaux habitants et élus, au point de former un collectif de défense. Et le message était clair : hors de question de supprimer cet étang, cet emblème, cet incontournable ! La presse a même évoqué un lieu « menacé par la renaturation ». Certains parlent même d’un coup dur à l’âme des habitants, au tourisme, mais aussi à la biodiversité. A l’heure de clôturer la rédaction de cet article, le collectif citoyen a obtenu gain de cause et crie victoire pour la nature. Qu’en est-il au juste de ce dernier point ? A-t-on évité une destruction ou manqué une occasion de réaliser un beau projet ?

Avant toute chose, commençons par un récapitulatif.

Histoire d’un étang

Le Petit Chawion, c’est et ça a toujours été un ruisseau ardennais, qui parcourt le sud du bois du Staneux, situé sur Theux et flirtant avec Spa. Un beau jour de 1904, un petit barrage est construit sur ce modeste cours d’eau, donnant ainsi naissance à l’étang que nous connaissons aujourd’hui. Des années, des décennies s’écoulent, sans que rien ne bouleverse ce petit coin de paradis. Pendant plus de 120 ans, longé par le chemin « Princesse Clémentine », il voit passer du monde : promeneurs du dimanche, pêcheurs, marcheurs aguerris, cyclistes, touristes, amoureux, forestiers… Tout un panel d’humains qui le côtoient, y flânent, l’observent, le contemplent. En bref, c’est LE spot du bois du Staneux.

Vue ancienne de l’étang du Chawion | source : Delcampe

Mais voilà qu’en 2021, la catastrophique inondation qui dévaste le bassin-versant vient tout chambouler. Après avoir accusé le coup et tenté de réparer tant bien que mal les dégâts, la région se réveille, petit à petit. Et puis vient l’heure de la réflexion. On remet alors en question les aménagements relatifs à la gestion de l’eau et on envisage des modifications, réparations, améliorations. Assez rapidement, le DNF (Département de la Nature et des Forêts) – au titre de propriétaire de l’étang, rappelons-le – et l’agence de développement territorial SPI proposent, de concert avec un bureau d’étude, de « démanteler l’étang », et par la suite d’y construire une passerelle. Mais tout le monde n’est pas du même avis. Ni une ni deux, un conseiller communal se fait alors porte-parole d’une partie de la population. Ses arguments avancés semblent concerner l’aspect touristique – certes indiscutable – du lieu, mais évoquent aussi la préservation d’un haut lieu de la biodiversité, d’un coin de nature qu’il faudrait à tout pris préserver de « l’inconscience destructrice » des autorités en charge de sa gestion, ces derniers étants cités comme des « sbires écoloconoclastes » (sic!).
Mais qu’en est-il vraiment du projet de base ? Etait-il vraiment si peu pertinent ? Jettons y un oeil. Mais avant toute chose, essayons de voir de quoi on parle.
Qu’en est-il de l’étang actuel et de sa richesse biologique ?

Un écrin de biodiversité, vraiment ?

L’étang du Chawion est alimenté par le ruisseau du Petit Chawion (lui-même alimenté par le ruisseau du Pré aux Cerfs) prenant sa source au niveau du golf. A ses abords, on y trouve quelques plantes, insectes, batraciens et autres faune et flore propres aux milieux humides. Le tout en plein coeur d’une zone Natura 2000. Un tableau qui semblerait idyllique, parfait, naturel. Un beau petit coin de paradis.
Mais les choses sont un peu plus nuancées. Commençons par une petite visite du lieu.

Etrangement, il semblerait que l’étang ne recèle que très peu voire pas du tout d’espèces particulières que l’on ne retrouverait pas ailleurs dans le fond de vallée du Chawion et Petit Chawion. Les libellules, demoiselles, batraciens, plantes aquatiques et tout ce qui semble faire le charme du lieu n’y est pas cantonné. Il suffit de faire un tour sur le site et ses alentours pour s’en convaincre.
Afin d’être plus objectifs, rendons nous sur la plateforme « Observations.be », référence en science participative. Là, le constat est plutôt clair : sur les quinze dernières années, le lieu a davantage été visité par les humains que par des espèces peu courantes ou rares : deux espèces de poissons (Carpe commune et Brochet), quelques oiseaux plutôt communs eux aussi (mais aucun – si ce n’est la Bergeronnette des ruisseaux aperçue ailleurs elle aussi – n’étant inféodé aux milieux aquatiques : Autour des palombes, Gros-bec casse-noyaux, Bec-croisé des sapins…), aucun mollusque (alors que présents ailleurs sur les ruisseaux), une seule libellule (alors que d’autres rares ont été vues ailleurs autour du site)… Bref, pas vraiment de quoi dresser le tapis rouge. Du point de vue botanique, rien de bien folichon non plus : le site semble même plus pauvre que les alentours, pour ce qui est des plantes rares. Des observations qui se comptent sur les doigts d’une main, donc… Ce qui est plutôt étonnant, dans un lieu qui est probablement davantage étudié, scruté, observé, prospecté, puisqu’il est plus propice à un arrêt de quelques minutes ou dizaines de minutes qu’un bord de chemin ou qu’une zone humide et peu praticable…

vue au 14/12/2025 : observations d’espèces rares depuis 2010 ; le site de l’étang ne semble pas particulièrement fécond, comparé aux environs…

Mais cela serait peut-être élitiste de chercher à tout prix les représentants du « gotha » biologique. Les plus vifs d’entre vous répondront que ce qui compte, c’est certes sa biodiversité, mais aussi et surtout l’équilibre du ou des écosystèmes qui s’y trouvent, les dynamiques qui s’y déploient. Alors, ce genre d’endroit est-il vraiment propice à la vie ? Pourquoi n’y retrouve-t-on pas plus d’espèces ? Approchons nous, et essayons de comprendre cet écosystème.

« Vous ne passerez pas ! »

De l’eau à moitié stagnante (l’étang est alimenté et le trop plein s’écoule par le milieu), sur une certaine hauteur, le tout retenu par une digue massive et quasi imperméable. Cela ressemblerait à s’y méprendre à… un barrage. A échelle réduite, certes, mais un barrage tout de même. Aïe.
Quel est le problème ? pourriez-vous rétorquer.
Le problème d’un barrage c’est que, comme son nom l’indique, il barre le chemin. En véritable obstacle imperméable, dont la seule évacuation est canalisée et concentrée, il empêche l’eau du ruisseau de s’écouler comme elle le voudrait, comme elle le devrait. Or, cette eau mouvante n’est pas qu’un assemblage de molécules qui coulent, mais un véritable support, un moteur, et même un monde à part entière.

De par l’obstacle physique sont ainsi bloquées de nombreuses espèces aquatiques (essentiellement poissons et insectes) qui dépendent de manière vitale de leur possibilité se de déplacer au fil du Petit Chawion. Dès lors, ce barrage n’est ni plus ni moins qu’une frontière de béton. Avec lui est alors compromise ce que l’on appelle la continuité écologique. Les espèces ne peuvent plus circuler, migrer, communiquer, échanger. Une véritable rupture forcée. Le ruisseau est coupé en deux, subissant une fragmentation du milieu.

Une vision certes « romancée » mais plutôt parlante | source : Hydrauxois

Rappelons aussi le paradoxe du barrage : alors qu’il bloque l’eau pendant un certain temps, une partie de celle-ci va certes continuer de s’écouler, mais de façon totalement artificielle, canalisée, brutale et concentrée en un débit bien plus élevé que ce qu’il est censé être. Cela aura pour effet de favoriser une relative oxygénation, mais l’eau se retrouvera totalement déchargée de ses sédiments (puisqu’ils auront été bloqués et déposés dans l’étang). Ces derniers ne pourront dès lors plus se déposer sur les berges ; augmentant ainsi le phénomène d’érosion des berges, leur faisant perdre leur stabilité. Par contre, les sédiments déposés dans le fond de l’étang vont, eux, faire monter le niveau du fond jusqu’à… faire disparaître l’étang. A moins que l’on ne décide de le curer régulièrement… Mais à quel coût ?
Par ailleurs, le ruisseau risque de prendre un certain temps (et un certain trajet) avant de retrouver sa continuité et ses dynamiques de crues, essentielles au développement de la biodiversité de toute la faune et la flore rivulaires.
De plus, bloquer toute cette eau, qui plus est dans un endroit exposé au soleil, c’est l’exposer à des modifications physico-chimiques, dont la conséquence principale est la désoxygénation. Pas génial pour les poissons, les insectes… Le milieu est alors habité par un tout autre cortège d’espèce, bien moins diversifié, moins riche, et ne correspondant pas à la dynamique de réseau alimentaire naturelle du cours d’eau.
Enfin, il existe aussi un phénomène de stratification thermique. Un nom barbare, mais un principe plutôt simple : dans un barrage anthropique, alors que l’eau chauffe en surface, l’eau froide, elle, s’écoule en partie par le fond. Ce décalage thermique peut s’avérer problématique pour des espèces telles que la truite, mais aussi certains insectes aquatiques, adaptés à une plage thermique bien précise. Un phénomène toutefois limité ici, puisqu’une partie considérable du trop plein s’évacue par le haut.

Mais alors, les barrages de castor, c’est mieux ?

Oui, c’est différent et c’est bien mieux. D’une part, l’eau s’écoule surtout par le haut, évitant ainsi la stratification thermique évoquée plus haut (l’eau de surface n’ayant pas le temps de se réchauffer). D’autre part, un barrage de castor n’est pas figé dans le temps. Soit il grandit, soit il se fait emporter en partie par une crue. Et enfin, l’édifice n’étant pas aussi imperméable que le béton, il laisse s’écouler l’eau de manière continue et sur toute la largeur de l’ouvrage, de façon diffuse et non canalisée. Il ne bloque pas l’eau mais la ralentit.

On l’aura compris, ce qui fait un cours d’eau vivant, aussi modeste soit-il, ce sont ses dynamiques, ses habitants, ses changements, son évolution constante, ses équilibres dans le mouvement. Au fil des conditions climatiques, des déplacements des êtres qui le peuplent (vivants ou minéraux), des perturbations naturelles, du hasard… Un constat d’autant plus évident qu’il fait consensus au sein de la communauté scientifique, à tel point que le collectif « Dam Removal Europe » se bat pour le démantèlement des barrages et tous les obstacles à la continuité écologique des cours d’eau.

Illustration du poster pour le séminaire 2022 de Dam Removal | source Dam Removal Europe

Qui plus est, envisager le site comme un « bassin d’orage » ici ne serait pas forcément pertinent, car pas plus efficace (peut-être même moins) que de laisser faire la nature. En effet, le barrage étant constamment rempli à ras bord, il ne peut pas jouer de rôle de tampon lors des épisodes de crue.
Le libre déploiement du ruisseau dans son lit majeur, mais aussi l’installation et la « gestion » du milieu par le castor peuvent, à ce titre, nous donner une belle leçon d’hydrologie.

Pourtant, on entend souvent parler des mares comme d’un refuge pour la biodiversité…

Mare et étang, ce n’est pas pareil. Et pour cause : dans une mare, l’eau y est totalement stagnante, et son niveau d’eau ne dépend la plupart du temps que des précipitations puisqu’elle est bien souvent déconnectée de tout cours d’eau. A tel point que, par moments, le point d’eau se retrouve à sec ! Mais cela n’est pas vraiment problématique, puisque la faune qui s’y établit le fait au gré de la disponibilité en eau, comme c’est le cas des tritons par exemple. Rappelons aussi que, si l’on veut éviter que la mare ne disparaisse à cause de l’atterrissement et l’eutrophisation, un curage régulier sera nécessaire.

Mais alors, fallait-il vraiment assécher ?

Avant toute chose, appelons un chat un chat et remettons l’église au milieu du village… ou plutôt l’étang au milieu du ruisseau : il n’a jamais été question d’assécher le lieu. D’ailleurs, comment le pourrait-on, puisqu’il est toujours alimenté par le Petit Chawion en amont ?

En quoi consiste le projet ?

Le projet, émanant d’un bureau d’étude indépendant (et non pas à la solde d’un complot du DNF et consorts), semble avoir été bien étudié. Il consistait, par un démantèlement, à revenir à un stade totalement naturel, en provoquant un peu les choses, par un petit coup de pouce : création d’une mare, maintien d’une zone humide, re-méandrement… Des méthodes éprouvées qui ne peuvent que favoriser la biodiversité, mais aussi rétablir la libre circulation des poissons, retrouver une ripisylve naturelle de forêt humide, etc. Cette véritable restauration d’habitats naturels entraînerait et favoriserait l’arrivée, le passage et probablement l’installation d’espèces végétales et animales, etc. Elle permettrait aussi une libre évolution du milieu, au gré des éléments et de ses habitants non-humains, contrairement au modèle de site figé par une digue depuis plus d’un siècle sur le site. Il ne s’agit donc aucunement d’une destruction du milieu, mais d’une modification paysage vers un état plus naturel et équilibré écologiquement. Rappelons au passage que Natagora est du même avis puisqu’ils estiment que le démantèlement n’aurait pas d’impact négatif sur la biodiversité de l’étang… Et puis, pourquoi ne pas faire confiance aux professionnels que sont le bureau d’étude et le DNF, dont les agents formés, sélectionnés, curieux et au service de l’environnement, sont constamment sur le terrain ? Quel serait pour eux l’intérêt de mettre en place un projet défavorable à l’équilibre et la santé écologiques ? Ne pourrait-on pas un peu leur faire confiance, ou du moins prendre le temps d’étudier leur proposition ?

Vue avant les travaux et projection après travaux. Notons que cette vue n’intègre pas la possibilité de l’installation d’un barrage de castor, modifiant et améliorant d’autant plus la qualité écologique et paysagère | source : communiqué de presse du 29 février 2024

On pourrait objecter (et cela a déjà été fait) que, pendant les travaux et juste après, ce ne serait peut-être pas très esthétique. Si vraiment cet argument a de l’importance, voici une proposition : pourquoi ne pas faire un pas de recul, et simplement… laisser faire ? Puisque l’eau veut briser ses chaînes, laissons la donc faire. Quel est le risque ? Petit à petit, le barrage se laissera aller, vidant progressivement l’étang. Le ruisseau reprendra son lit habituel, et pourra enfin s’exprimer dans toute sa complexité, ses dynamiques, et nous inciter à l’humilité, nous humains névrosés qui voulons toujours tout contrôler, maîtriser. La nature sait ce qu’elle fait, elle a plus d’expérience que nous… Et pendant ce temps-là, libre à nous de construire une belle passerelle, et ainsi pouvoir contempler le spectacle d’une nature qui reprend ses droits. Un véritable laboratoire du vivant, un spectacle, une leçon à ciel ouvert.

Alors que le comité de défense mettait le doigt sur le coût de le renaturation du site, et qu’aujourd’hui le projet semble avoir été définitivement évincé, on serait en droit de se demander si les 100 000 € annoncés dernièrement comme alloués à la réfection de la digue (et autre chose ?) vont être utilisés de manière pertinente, concertée, transparente et (bio)logique… : une passerelle digne de ce nom, des panneaux didactiques, le rafraîchissement de l’abri, etc.

La grande question est donc maintenant non pas de savoir si le projet était pertinent d’un point de vue écologique, mais plutôt de savoir si l’on veut défendre le Vivant, le tourisme, l’économie, le patrimoine historique… voire un subtil mélange de l’un ou l’autre de ces domaines. Osons espérer que les élus sauront écouter les avis experts et décider en intelligence de la manière d’utiliser l’argent du citoyen.

A suivre…

photo de couverture : source VisoRando

Un grand merci à Fabian Lejeune du DNF pour ses explications sur le projet. Les réflexions, questionnements et analyses approfondies n’engagent que l’auteur de cet article.

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