Et dire qu’on la jugeait mauvaise ! Comme en témoigne son attribut “mauvis” (très probablement issu du latin “malvis”, signifiant mauvais oiseau), elle n’était déjà au Moyen Âge pas très bien considérée et a d’ailleurs longtemps été… consommée. Un certain Buffon voulait même lui faire la peau, vantant sa chair “au goût très fin” ! Heureusement, elle bénéficie depuis quelques années d’un statut de protection empêchant sa capture et sa mise à mort. On aura ainsi la chance de l’observer pendant la froide saison, pendant laquelle elle nous fait l’honneur de haltes migratoires mais aussi parfois d’un petit séjour.
Mais qui est-elle ?
La (ou le) mauvis, c’est l’oiseau nordique par excellence. Pendant la belle saison, elle niche dans les bois clairsemés de la taïga et les bois de bouleaux de la toundra des régions les plus septentrionales d’Europe, en Scandinavie et à l’extrême Est de l’Europe. Elle préfère en effet les bois clairs, contrairement à sa cousine musicienne beaucoup plus friande de forêt “fermées”. On la retrouve aussi dans les parcs en Scandinavie, et c’est l’oiseau national de la Turquie.
Ce n’est donc absolument pas un oiseau local. Mais alors pourquoi en parler ? Et bien tout simplement parce qu’elle nous fait l’honneur de son passage et parfois même d’un séjour pendant une (bonne) partie de l’hiver.

Pourquoi passe-t-elle chez nous ?
Comme de nombreux oiseaux en cette période, elle ne supporte pas bien les rigueurs de l’hiver, d’autant plus qu’elle est plutôt petite. La loi (de Bergmann1) est dure, mais c’est la loi… De plus, ses ressources alimentaires se font rares en cette saison. Elle a donc toutes les raisons de s’octroyer un petit voyage vers le Sud. Elle partira ainsi dès la fin septembre de son froid pays pour rejoindre des terres plus hospitalières telles que l’Europe méridionale et le Maghreb, et sera dès lors visible en passage migratoire en Wallonie surtout fin octobre et début novembre. Certaines années, les populations migratrices passent de façon très concentrée, réparties sur quelques jours seulement.

Partielle, nocturne et fluctuante
Migratrice partielle, la Grive mauvis n’a pas une migration systématique ; elle effectue parfois des invasions, lorsque le l’hiver se fait particulièrement rigoureux (lors d’“offensives hivernales”) ou que les ressources viennent à manquer. De plus, il a été constaté qu’elle n’est pas toujours fidèle à ses sites d’hivernage. Selon l’ornithologue Thomas Alerstam2, son choix dépendrait de… la direction des vents dominants lors de la migration d’automne ! Elle migre la plupart du temps de nuit, en groupe, en prolongeant parfois jusqu’en matinée ou en journée où il sera possible de l’observer pendant ses haltes de nourrissage.
Après cette grande vague de migration, elle s’installera pour l’hiver dans nos contrées, de novembre à février, changeant de site pour aller plus au sud lorsque la ressource alimentaire est épuisée.

C’est Byzance !
La Mauvis s’installe donc souvent pour la froide saison dans nos contrées, et ce en grand nombre, le temps d’une halte ou pour toute une partie de l’hiver. Elle trouve chez nous des températures plus clémentes, mais aussi de quoi se sustenter avec, lorsque le sol n’est pas gelé, les vers présents dans les prairies, mais aussi et surtout des baies en tout genre, telles que les groseilles, myrtilles, aubépines, baies de houx, sureaux, etc. Une vraie corne d’abondance ! On la retrouvera ainsi bien souvent dans les prairies et champs humides à la recherche d’une nourriture qu’elle récoltera en bandes, souvent associée à la Grive litorne (Turdus pilaris) avec laquelle elle opère de véritables razzias ! Elles seront parfois rejointes par une autre cousine, la Grive draine (Turdus viscivorus). De plus, la proximité d’un bosquet pourra s’avérer bien pratique, puisqu’elles pourront s’y réfugier en cas d’alerte.

Lorsque les conditions climatiques sont vraiment difficiles, elle ira même jusque dans les jardins urbains.
Lors de son retour, en migration printanière (autour du mois de mars), elle ira un peu plus souvent en forêt, là où elle pourra entre autres trouver les fruits tardifs du Lierre grimpant.
Comment la reconnaître ?
La Grive mauvis (Turdus iliacus) est la plus petite de nos grives. Elle tire son nom scientifique de turdus (signifiant grive en latin) et de ses flancs (du latin iliacus) en effet bien caractéristiques, puisque colorés d’un rouge brique contrastant avec le reste du plumage, permettant d’ailleurs l’identification de l’espèce à coup sûr. Cette couleur figure aussi le dessous de l’aile (les plumes sus-alaires). Nos voisins germaniques l’appellent d’ailleurs Rotrossel (grive rouge). Autre particularité : elle a le sourcil clair bien marqué.

Son vol est, tout comme celui de la grive musicienne, plus rapide et moins ondulant que les grandes grives. Elle ne ramène pas totalement ses ailes sur son corps, mais les positionne de façon aérodynamique, un peu écartées.
On peut la confondre avec la musicienne (mais elle est toutefois plus compacte et a la poitrine plus contrastée) ou avec l’Étourneau sansonnet (qui a les ailes triangulaires, la queue courte et vole à basse altitude). Elle vole en petits groupes ou parfois en grandes bandes.

Son cri est un sifflement aigu, fin, traînant : tsïïïh !
Où la voir ?
Pendant la migration : il sera possible de l’entendre par une nuit calme d’octobre, en prêtant l’oreille à ses cris fins, pénétrants, audibles en ville et en campagne. Elle se posera parfois dans les bosquets ou les haies boisées pour se reposer.
En hivernage : privilégiez les bocages humides avec bosquets (hauteurs de Theux par exemple), les plateaux humides (Fagne Wallonne, Malchamps), les champs, vergers, les lieux très fournis en baies (sorbiers, aubépines), et les endroits forestiers peuplés de lierre au printemps.

La grive mauvis est classée « Préoccupation mineure » (Least Concern – LC) sur la Liste rouge mondiale de l’UICN, ce qui signifie que globalement l’espèce n’est pas considérée comme menacée à l’échelle mondiale. Bonne nouvelle !
Un tout grand merci à Jean-Marie Poncelet pour ses précieuses informations et ses superbes photographies
SOURCES
- photos : Jean-Marie Poncelet
- Aves, guide d’identification des oiseaux en migration postnuptiale diurne en Wallonie, 2019
- Léon Lippens & Henri Wille, Atlas des oiseaux de Belgique et d’Europe occidentale, lannoo/tielt, 1972
- Pierre Cabard & Bernard Chauvet, Etymologie des noms d’oiseaux, Belin / Eveil Nature, 2003
- article Aves : https://blog.aves.be/aves/2020/4/5/un-migrateur-qui-enchante-les-forts-printanires-la-grive-mauvis
