TERRE DE VESDRE | Certains cherchent la merde

Certains cherchent la merde

Dans le domaine de la science, et plus particuliĂšrement de l’étude de la faune locale, il est bien souvent nĂ©cessaire d’aller sur le terrain. Dans le cas d’espĂšces rares, comme le loup gris, il est trĂšs peu probable de le rencontrer et encore moins de pouvoir longtemps l’observer. Il est donc nĂ©cessaire de pencher son regard et d’observer ce qui se trouve Ă  nos pieds, Ă  savoir les traces et indices de prĂ©sence en tout genre : poils, traces, pistes, restes de prĂ©dation
 ainsi qu’un Ă©lĂ©ment d’un genre bien particulier, pouvant s’avĂ©rer trĂšs prĂ©cieux dans la recherche et le suivi. Mais quel est-il ?

Quelque part, sur un chemin forestier du haut plateau tourbeux, à l’aube. 

Un grand mammifĂšre bipĂšde, juchĂ© sur ses deux pattes arriĂšre, scrute non seulement l’horizon, mais semble avoir le regard vissĂ© au sol, comme s’il cherchait
 quelque chose de bien prĂ©cis. Serait-ce un marcheur pensif, ou qui aurait Ă©garĂ© ses clefs lors de sa derniĂšre promenade fagnarde ? Loin de lĂ  ! C’est un collecteur, et iI n’a rien perdu, mais n’a pas encore trouvĂ© le sacro-saint objet de sa quĂȘte, prĂ©cieux alliĂ© des scientifiques qui Ă©tudient le loup :  ses excrĂ©ments.

Pourquoi chercher la M
. ?

La rĂ©ponse est simple mais Ă©tonnante : parce qu’elle raconte des choses !

Dans le meilleur des cas, il est possible d’en dĂ©duire la date, la ou les proies attaquĂ©es, les parties mangĂ©es, et mĂȘme d’identifier l’auteur du petit paquet ! Tout cela permet de mieux comprendre le comportement du loup ou d’un individu en particulier, son rĂ©gime et ses habitudes alimentaires, ses liens de parentĂ©s avec les meutes dĂ©jĂ  installĂ©es, ses dĂ©placements, les dynamiques de populations, etc. Des indices et informations prĂ©cieuses pour les scientifiques du RĂ©seau Loup, permettant de rĂ©pondre Ă  plusieurs questions : qui ? quand ? quoi ? oĂč ? comment ? Un vĂ©ritable livre ouvert !

Âmes (et nez) sensibles, s’abstenir

Tout d’abord, quelques observations de terrain. Selon l’état dans lequel se trouve l’excrĂ©ment (tient-il en une piĂšce ? ne contient-il plus que des poils ? a-t-il l’air Ă©parpillĂ© ?), mais aussi en tenant compte des rĂ©centes conditions mĂ©tĂ©orologiques et autres observations sur le mĂȘme site (ou absence d’observations : la crotte Ă©tait-elle prĂ©sente il y a une semaine lors de la derniĂšre prospection ?), il est possible d’approximer la date du “dĂ©pĂŽt”. Nous avons donc le quand.

Vient ensuite le travail de Vinciane Schockert (zoologiste experte mammifĂšres au SPW-DEMNA1) et de son Ă©quipe. AprĂšs avoir passĂ© la crotte Ă  l’eau et au tamis afin d’en Ă©liminer les parties digĂ©rĂ©es et donc inexploitables, vient ensuite le moment de
 la dĂ©cortiquer.

Y a-t-il des morceaux d’os ? Si oui, quels sont-ils ? A quelle espĂšce appartiennent-ils ? A quoi ressemblent les poils ? Sont-ils d’un sanglier, d’un liĂšvre, d’un chevreuil, d’une biche ? Sur base d’une connaissance fine de l’anatomie des mammifĂšres de la rĂ©gion et d’une observation au microscope de la structure et des Ă©cailles du poil, le travail d’identification peut commencer. Bien souvent, la dĂ©jection ne contient des restes que d’une ou deux espĂšces. Nous avons donc le quoi, Ă  savoir la proie victime du loup gris. La plupart du temps il s’agit de chevreuil, de cerf ou de sanglier. 

La partie du haut de l’image montre des poils drus, appartenant probablement à un jeune sanglier


De plus,  la crotte d’un individu n’aura pas le mĂȘme aspect selon que celui-ci est passĂ© en premier sur la carcasse (beaucoup de chair, peu d’os) ou qu’il est venu manger “les restes” de la carcasse (beaucoup d’os, peu de chair). Nous avons donc le comment.
Quand l’état de la dĂ©jection le permet (c’est-Ă -dire si elle est relativement fraĂźche – moins de 48 heures ou Ă  peine plus), on tĂąchera d’en extraire l’ADN, afin de pouvoir identifier l’auteur de la crotte
 et donc de la prĂ©dation, ainsi que ses liens de parentĂ©s avec d’autres loups dĂ©jĂ  identifiĂ©s (ceux de la meute toute proche par exemple).  Nous voici donc avec le qui.

De toutes ces analyses, il est donc possible de connaĂźtre beaucoup d’informations : la proie, le prĂ©dateur, ses liens avec la meute, la pĂ©riode de l’attaque, et bien sĂ»r le lieu de dĂ©pĂŽt (le oĂč, qui n’est pas le mĂȘme que le lieu de prĂ©dation) et donc le dĂ©placement de l’individu. 

A quoi ça ressemble, une crotte de loup ?

Mais avant toute chose, il faut s’assurer que l’on a bien affaire Ă  une dĂ©jection lupine. Pour ce faire, il existe plusieurs critĂšres.
La prĂ©sence d’ossements ou d’esquilles (Ă©clats) est trĂšs parlante : aucun autre animal n’est capable de broyer et d’ingĂ©rer d’aussi gros morceaux d’os (ceux-ci peuvent atteindre plusieurs cmÂł !). Leur prĂ©sence est due au fait que le loup croque les os afin d’en extraire la moĂ«lle, trĂšs nutritive. 

Contenu d’une crotte de loup gris : les plus gros morceaux sont des phalanges de cervidĂ©s (quasi 5 cm de long !)

La taille : dans le cas d’un loup, sa longueur dĂ©passe bien souvent les 10 cm et son diamĂštre fait plus de 15 mm

La prĂ©sence de poils : si la taille correspond et qu’il s’agit de poils de petits mammifĂšres (courts et fins) –  mulots, campagnols, belettes – il est probable que le prĂ©dateur auteur de la crotte soit un renard. Par contre, s’il s’agit de poils relativement longs (au moins 3 cm), alors on a probablement affaire Ă  de plus grosses proies : chevreuil, biche
 Et si les poils sont noirs et fourchus, alors il s’agit d’un sanglier. Le prĂ©dateur n’en sera donc que plus gros. Et quel prĂ©dateur est plus gros qu’un renard ? Je vous le donne en mille ! A moins bien sĂ»r qu’un renard charognard opportuniste ne soit passĂ© par là
 Pas simple !

L’odeur : celle-ci n’est manifeste que lorsque la dĂ©jection est encore relativement fraĂźche. TrĂšs caractĂ©ristique et diffĂ©rente de celle d’une dĂ©jection canine, elle Ă©met un relent de chair faisandĂ©e, trĂšs marquĂ©e. 

L’aspect : celui-ci est trùs variable, allant d’une petite crotte relativement fine, pleine de poils,  à un trùs gros cigare crayeux (contenant dùs lors beaucoup d’os), en passant par une petite “bouse” trùs flasque et odorante, signe d’ingestion de beaucoup de chair fraüche.

Pas trĂšs ragoĂ»tant, mais plutĂŽt instructif : cette crotte nous laisse voir une phalange de cervidĂ©, et son aspect laisse Ă  penser qu’elle contient essentiellement de la chair digĂ©rĂ©e
Cet exemplaire, beaucoup plus « sec » est ce que l’on rencontre le plus frĂ©quemment : beaucoup de poils, lĂ©ger aspect crayeux (os broyĂ©s)

Si plusieurs critĂšres sont prĂ©sents, on peut avec quasi certitude miser sur un loup. Mais ce n’est qu’avec l’analyse ADN que l’on connaĂźtra vraiment l’identitĂ© de l’auteur. 

OĂč les trouve-t-on ?

Les loups se dĂ©placent trĂšs souvent sur les chemins, trĂšs pratiques et confortables. C’est dĂšs lors en plein milieu de ceux-ci qu’ils dĂ©posent leurs excrĂ©ments. PlutĂŽt malin, puisqu’ils contiennent souvent des informations odorantes sur l’individu, nĂ©cessaires au maintien et Ă  la communication au sein du territoire. Chez nous, ce sera donc essentiellement au cƓur et aux limites de territoires qu’il y aura le plus de crottes marquĂ©es par la glande anale2.
Toutefois, il est possible aussi d’en trouver en dehors des Zones de PrĂ©sence Permanente (ZPP), faites par des loups dits dispersants, n’appartenant plus Ă  une meute et cherchant Ă  en Ă©tablir une nouvelle.

Primum non nocere

Si, par bonheur, vous tombez sur ce qui vous semble ĂȘtre une dĂ©jection de loup, n’y touchez pas et laissez faire les professionnels ! Et ce pour plusieurs raisons : vous pourriez dĂ©tĂ©riorer l’objet et son matĂ©riel gĂ©nĂ©tique, attraper l’une ou l’autre maladie, mais aussi porter prĂ©judice Ă  la communication dans la meute et entre meutes. Si l’envie vous vient de prendre une photo, ne la diffusez pas ailleurs que sur votre compte de science participative (Observations.be) ou le formulaire du RĂ©seau Loup3, et ce afin d’éviter tout risque de la visite curieuse d’une personne mal renseignĂ©e et potentiellement  irrespectueuse. Évitez aussi de sortir des chemins : c’est illĂ©gal et vous auriez de toute façon peu de chance d’y trouver quoi que ce soit. 

Quoi qu’il en soit, bonne M
. !

  1. Service Public de Wallonie – DĂ©partement de l’Etude du Milieu Naturel et Agricole ↩
  2. Pour rappel, il y a actuellement 5 territoires identifiĂ©s en Wallonie, dont 3 en Hautes Fagnes ↩
  3. Une dĂ©marche trĂšs importante, puisqu’elle permet aux collecteurs attitrĂ©s de venir rĂ©colter la crotte ↩
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