TERRE DE VESDRE | Falco peregrinus, ou le retour du Prince des Airs

Falco peregrinus, ou le retour du Prince des Airs

Saviez-vous que notre rĂ©gion abritait l’animal le plus rapide du monde ? A l’heure oĂč j’écris ces lignes, il est d’ailleurs fort probable que la parade nuptiale batte son plein pour l’emblĂ©matique faucon pĂšlerin .  Et ce Ă  deux pas de chez nous, puisqu’il niche depuis maintenant 13 ans en plein  centre-ville de Verviers ! L’occasion pour Terre de Vesdre de vous prĂ©senter cet animal fascinant, qui semble maintenant bien installĂ© dans la plus belle vallĂ©e du monde.
Chronique d’une belle histoire.

Alors que de trop nombreuses espĂšces d’oiseaux (et d’autres ordres) voient chuter leur effectif de façon parfois inquiĂ©tante (comme par exemple le  moineau friquet qui frĂŽle l’extinction localement), certains grands oiseaux semblent plutĂŽt bien se porter : milan royal, grand corbeau, pic noir
 mais aussi le  dĂ©tenteur du record mondial de vitesse, toutes espĂšces confondues :  le faucon pĂšlerin. 

photo Jean-Marie Poncelet

Portrait

Avant de nous intĂ©resser aux locaux, commençons par une rapide prĂ©sentation de l’espĂšce.
Le faucon pĂšlerin (Falco peregrinus) est un rapace prĂ©sent sur la majeure partie du globe. Il n’est pas trĂšs exigeant, mais recherche des lieux en hauteur pour nicher, afin d’avoir une vision trĂšs large de son territoire de chasse. On le rencontre donc souvent sur des falaises, mais aussi sur d’anciens nids d’autres espĂšces – dont les nids de corvidĂ©s (car il n’en construit jamais1) juchĂ©s en haut d’un poteau tĂ©lĂ©phonique, un pylĂŽne de ligne haute-tension, et mĂȘme en ville, dans des tours et clochers. Les oiseaux “urbains” sont d’ailleurs d’autant plus mĂ©ritants, puisqu’ils ont Ă  Ă©viter les dangers parfois mortels que sont les vitres, mais aussi les voitures. 

en ville, l’apprentissage des dangers est primordial | photo Jean-Marie Poncelet

Le pĂšlerin est trĂšs territorial (ce qui Ă©vite ainsi la surpopulation). S’il se sent menacĂ©, il peut tuer un autre rapace (mĂȘme de sa propre espĂšce !). Il chasse Ă  l’affĂ»t, depuis un point trĂšs haut. Son rĂ©gime alimentaire est trĂšs variĂ©, du minuscule roitelet huppĂ© jusqu’à l’énorme hĂ©ron cendrĂ©, en passant par l’étourneau sansonnet, le pigeon, mais aussi des oiseaux migrateurs (vanneaux huppĂ©s, grĂšbes castagneux, grives, etc.). Les femelles, un tiers plus grandes que les mĂąles, opterons pour les proies les plus imposantes2. Bien que le faucon pĂšlerin soit considĂ©rĂ© comme un rapace diurne, il lui arrive souvent de chasser au petit matin et au crĂ©puscule3.

le faucon pĂšlerin en pleine chasse, avec sa silhouette trĂšs reconnaissable | photo Jean-Marie Poncelet

En Belgique

Alors qu’il Ă©tait prĂ©sent dans nos contrĂ©es depuis toujours, le faucon pĂšlerin Ă©tait dĂ©jĂ  rare dans les annĂ©es 40, puis entend sonner son glas en 1973, annĂ©e du dernier couple nicheur recensĂ©. Les causes de sa disparition sont principalement l’utilisation en masse du DDT (pesticide), mais aussi le pillage des Ɠufs Ă  des fins de revente illĂ©gale (pour la fauconnerie), ainsi que le braconnage (car il menaçait les pigeons messagers, trĂšs utiles en temps de guerre). Heureusement, des conditions favorables (interdiction du DDT, Ă©levage, placement de nichoirs en Allemagne et dans les Vosges, Directive Oiseaux de 1979) ont permis Ă  l’espĂšce de se frayer un retour en Belgique, et ce surtout Ă  partir des annĂ©es 90. En 2007, la population retrouve enfin ses effectifs historiques. Depuis, elle ne cesse de croĂźtre, SĂ©bastien Finck (responsable du baguage dans la plus grosse partie du bassin-versant) Ă©voquant mĂȘme une “explosion dĂ©mographique”.


Il est depuis 2021 considĂ©rĂ© comme “non menacĂ©â€ sur la trĂšs sĂ©rieuse liste de l’UICN. “Il se porte bien, mais on n’est pas Ă  l’abri d’une rechute”, nous explique SĂ©bastien Finck.” En milieu naturel, actuellement, ses obstacles sont l’embroussaillement des falaises, les nouveaux pesticides, mais aussi le braconnage (par certains colombophiles ou chasseurs dĂ©sireux de protĂ©ger leur cheptel) et le pillage (pour la fauconnerie), mais aussi le hibou grand duc, qui n’hĂ©sitera pas Ă  prĂ©dater des jeunes et mĂȘme s’attaquer Ă  des adultes, ainsi que le grand corbeau, sans oublier le fameux raton-laveur.4et enfin la grippe aviaire, ayant fait de trĂšs nombreux dĂ©gĂąts chez les grues cendrĂ©es l’annĂ©e derniĂšre.”

Dans la région

Chez nous (bassin-versant de la Vesdre), l’espĂšce a pris le temps de revenir Ă  son rythme, puisqu’il n’y avait toujours aucun couple nicheur au dĂ©but des annĂ©es 20005. Mais Ă  la fin des annĂ©es 90, un premier site est repĂ©rĂ© dans une carriĂšre de la rĂ©gion de Trooz. Les premiers nichoirs sont installĂ©s Ă  la Gileppe et Ă  Verviers. Depuis, on dĂ©nombre pas loin d’une demi-douzaine de sites !

au coeur de l’hiver, le faucon pĂšlerin de la Gileppe attend une occasion de chasser, juchĂ© sur un arbre Ă  deux pas de l’Hertogenwald

En plus de Trooz, le pĂšlerin est prĂ©sent dans les rĂ©gions de Theux, Spa, Jalhay, Eupen
 ainsi que chez nos voisins d’Aubel et de Saint-Vith. Mais comme le prĂ©cise SĂ©bastien Finck, “Il n’est pas possible de connaĂźtre tous les sites car l’oiseau peut parfois Ă©lire domicile dans des endroits bien Ă©tonnants”. De plus, la discrĂ©tion est de mise, puisqu’il y a malheureusement du pillage sur certains sites. “C’est un vĂ©ritable trafic, trĂšs lucratif, dont les Ɠufs peuvent bien souvent ĂȘtre destinĂ©s Ă  la fauconnerie dans les pays arabes, comme c’était le cas derniĂšrement en Ecosse et en Angleterre.” Pour s’en prĂ©munir, un prĂ©lĂšvement ADN est souvent effectuĂ© afin de pouvoir confondre le trafiquant en cas de suspicion. 

Une nichĂ©e « habituelle » pour le faucon pĂšlerin : trois petits (ĂągĂ©s ici d’une douzaine de jours), qui semblent ici bien dĂ©sorientĂ©s | photo SĂ©bastien Finck

La bague au doigt

Ce prĂ©lĂšvement ADN est effectuĂ© lors de la dĂ©licate mais non moins nĂ©cessaire opĂ©ration de baguage : les jeunes sont ainsi systĂ©matiquement baguĂ©s, mesurĂ©s, pesĂ©s, et leur ADN est prĂ©levĂ©. Et ce, chaque annĂ©e et sur chaque site connu. Dans notre rĂ©gion, c’est SĂ©bastien Finck, du Groupe de baguage verviĂ©tois, qui coordonne les opĂ©rations6. “Les bagues permettent d’assurer le suivi de chaque individu. Sur les pĂšlerins, nous plaçons une bague mĂ©tallique pour l’Institut, et une autre en plastique noire (couleur propre Ă  la Belgique) pour le suivi, plus faciles Ă  lire aux jumelles ou sur une photo. Nous ne plaçons pas de balise GPS”. Les informations recueillies quand l’animal est photographiĂ©, observĂ©, capturĂ©, retrouvĂ© blessĂ© ou mort, sont ainsi rĂ©pertoriĂ©es sur le site du CR birding7. 

Le baguage est aussi l’occasion pour l’Institut Royal Belge des Sciences Naturelles, son responsable Didier van Geluwe, et les ornithologues bagueurs de terrain d’estimer les populations. “Dans le bassin-versant”, prĂ©cise SĂ©bastien Finck ,“les populations se portent bien ! Il n’est d’ailleurs plus nĂ©cessaire d’installer des nichoirs, mais c’est parfois bien d’avoir un site de secours en cas d’échec sur le site de base.” 

A Verviers

Mais lĂ  oĂč l’histoire est sans doute la plus belle, c’est dans la ville lainiĂšre.
Le moment dĂ©cisif arrive un beau jour de l’annĂ©e 2008, et l’acteur principal (co-star avec Falco peregrinus) en est Jacques Thonnard, alors coordinateur du Groupe Faune du PCDN de Verviers8. Alors que, en ornithologue passionnĂ©, il scrute le ciel verviĂ©tois, son regard est attirĂ© par une silhouette qu’il reconnaĂźt rapidement : ailes en faucille (mais trĂšs droites quand il plĂąne), ventre blanc striĂ©, capuchon et moustache noire. Pas de doute, c’est bien le faucon pĂšlerin ! Ni une ni deux, de coup de fil en rĂ©union, Jacques rĂ©unit autour de son projet un peu fou l’échevine Catherine Lejeune, des jeunes de Don Bosco et leur responsable ainsi que le Forem (propriĂ©taire du bĂątiment), et c’est alors qu’en 2009 un nichoir est placĂ© en haut de la tour de la Grand Poste.
Victoire ? Pas si vite, puisqu’il faudra attendre encore quelques annĂ©es et les passages furtifs des princes des airs (en migration prĂ©nuptiale) pour qu’un couple s’installe enfin en 2013. En tĂ©moignent les restes de ses repas : au pied de la tour, ce sont des os de bĂ©cassines, Ă©tourneaux, martinets, corneilles,  grives et pigeons qui jonchent le sol. “Le mĂąle est certainement un Ă©chappĂ© de fauconnerie, puisqu’il porte Ă  sa patte une laniĂšre de cuir. La femelle arrivĂ©e depuis au moins 2015, est originaire de Duisbourg (baguĂ©e en 2011), en Allemagne” (NDLR : Ă  environ 70 km Ă  vol de faucon de Verviers).
Et puisqu’une bonne nouvelle ne vient jamais seule, la mĂȘme annĂ©e voit naĂźtre 3 fauconneaux qui ne demandent qu’à conquĂ©rir le ciel !

le nichoir verviĂ©tois et une partie de la vue qu’ont les faucons pĂšlerins | photo Jacques Thonnard
le mĂȘme nichoir occupĂ© depuis 2013 : une rĂ©ussite ! | photo Jacques Thonnard
l’un des jeunes issus de l’union pĂ©renne du couple verviĂ©tois | photo Jean-Marie Poncelet

Depuis lors, c’est le mĂȘme couple qui n’a de cesse de se reproduire. Ce sont ainsi pas moins de 43 Ɠufs qui ont Ă©tĂ© pondus, dont 34 ont pu arriver jusqu’au stade de jeunes prĂȘts Ă  l’envol9. Une fois qu’ils ont quittĂ© le nid, ils sont donc prĂȘts Ă  disperser pour mettre la main sur leur propre territoire. “L’un d’eux n’est pas allĂ© trĂšs loin (on l’a retrouvĂ© Ă  Eben-Emael), mais un autre a parcouru plus de 150 km !” Il peut arriver qu’un jeune ne rĂ©ussisse pas son envol et
 s’écrase au sol. Mais heureusement, c’est souvent bien plus de peur que de mal, puisque l’on peut compter sur les CREAVES de la rĂ©gion (L’Hermitage, Le Martinet) pour veiller Ă  un rapide rĂ©tablissement des petits princes des airs. 

Seule ombre au tableau : la nichĂ©e de 2024 semble avoir fait les frais d’une personne mal intentionnĂ©e, puisque les jeunes n’ont pas rĂ©pondu prĂ©sents, alors que l’accouplement avait trĂšs certainement eu lieu. Pillage ? Nous ne le saurons certainement jamais. 

Noces de muguet

Les faucons pĂšlerins Ă©tant fidĂšles en couple mais aussi au site de reproduction, cela fait donc maintenant plus de 13 ans que le couple verviĂ©tois est installĂ©, et la mĂȘme durĂ©e que le couple germanophone rĂšgne sur le ciel d’Eupen. Ce qui est d’autant plus incroyable qu’ils sont sexuellement mĂątures Ă  partir de 2-3 ans, et que leur espĂ©rance de vie est d’une quinzaine d’annĂ©es maximum. EspĂ©rons leur encore de belles et nombreuses annĂ©es heureuses, et beaucoup d’enfants. C’est d’ailleurs, Ă  l’heure oĂč j’écris ces lignes, le moment de la parade nuptiale, un vĂ©ritable spectacle ! AprĂšs une incubation et une couvaison de quelques semaines, les petits devraient alors naĂźtre dans le courant du mois d’avril et s’envoler vers le mois de juin. Longue vie Ă  eux !

Pour conclure, le mot de la fin va Ă  SĂ©bastien Finck, qui nous recommande deux choses. “Si vous faites une observation d’oiseaux intĂ©ressante – quelque soit l’espĂšce – , faites en part Ă  l’Institut des Sciences Naturelles de Belgique10. Et si vous trouvez un individu blessĂ©, capturez-le en posant un pull sur lui et emmenez-le dĂšs que possible au CREAVES le plus proche11.

Un tout grand merci à Sébastien Finck, à Jacques Thonnard et à Ronger Ponsen pour les précieuses informations et les photos, à Jean-Marie Poncelet, Luc Gillet et Alexis Feutry pour les photos, et enfin à Christian Dessart pour les conseils 

  1. ce qui lui a d’ailleurs valu son nom de pĂšlerin au XIIIĂšme siĂšcle, car on ne trouvait jamais son nid ↩
  2. cela Ă©vite ainsi la concurrence alimentaire ↩
  3. en ville, Ă©clairage public l’aide Ă  capturer proies ↩
  4. en Semois = tous les sites de nidifications ont Ă©tĂ© prĂ©datĂ©s ↩
  5. selon l’Atlas des Oiseaux Nicheurs de Wallonie (donnĂ©es 2007) ↩
  6. dans une zone allant jusqu’à Trooz, et sans compter le Pays de Herve ↩
  7. https://cr-birding.org/ ↩
  8. Plan Communal de DĂ©veloppement de la Nature ↩
  9. difficile d’ĂȘtre certains qu’il ont tous rĂ©ussi Ă  s’émanciper et disperser – le taux de survie Ă©tant d’environ 50 % les deux premiĂšres annĂ©e ↩
  10. https://odnature.naturalsciences.be/bebirds/fr/report-a-ring/ ↩
  11. Le Martinet, Ă  Theux, est dĂ©sormais fermĂ©. Mais il existe encore La TaniĂšre des Fagnes (Waimes) et L’Hermitage (Thimister) ↩

Ressources

  • Atlas des Oiseaux Nicheurs de Wallonie, 2010, AVES
  • Roger VERHEYEN, Oiseaux de Belgique – Les rapaces diurnes et nocturnes, 1943
  • LĂ©on LIPPENS, Atlas des Oiseaux Nicheurs de Belgique et d’Europe Occidentale, 1971, Lannoo
  • Guide des Rapaces diurnes, Benny GENSBOL, 2005, Delachaux et NiestlĂ©

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Un commentaire

  1. Merci pour toutes ces prĂ©cieuses informations. Quel bonheur d’admirer
    ce splendide bĂątiment qu’est notre « grand poste » ! Beaucoup de visiteurs sont admiratifs en dĂ©couvrant cet Ă©difice nĂ©oclassique avec son Ă©lĂ©gant et imposant « beffroi ». Lorsqu’ils dĂ©couvrent que le sommet de la tour renferme un trĂ©sor, qu’il hĂ©berge une famille de faucons pĂ©lerins, ils sont encore plus Ă©merveillĂ©s !

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