Saviez-vous que notre rĂ©gion abritait lâanimal le plus rapide du monde ? A lâheure oĂč jâĂ©cris ces lignes, il est dâailleurs fort probable que la parade nuptiale batte son plein pour lâemblĂ©matique faucon pĂšlerin . Et ce Ă deux pas de chez nous, puisquâil niche depuis maintenant 13 ans en plein centre-ville de Verviers ! Lâoccasion pour Terre de Vesdre de vous prĂ©senter cet animal fascinant, qui semble maintenant bien installĂ© dans la plus belle vallĂ©e du monde.
Chronique dâune belle histoire.
Alors que de trop nombreuses espĂšces dâoiseaux (et dâautres ordres) voient chuter leur effectif de façon parfois inquiĂ©tante (comme par exemple le moineau friquet qui frĂŽle lâextinction localement), certains grands oiseaux semblent plutĂŽt bien se porter : milan royal, grand corbeau, pic noir⊠mais aussi le dĂ©tenteur du record mondial de vitesse, toutes espĂšces confondues : le faucon pĂšlerin.Â

Portrait
Avant de nous intĂ©resser aux locaux, commençons par une rapide prĂ©sentation de lâespĂšce.
Le faucon pĂšlerin (Falco peregrinus) est un rapace prĂ©sent sur la majeure partie du globe. Il nâest pas trĂšs exigeant, mais recherche des lieux en hauteur pour nicher, afin dâavoir une vision trĂšs large de son territoire de chasse. On le rencontre donc souvent sur des falaises, mais aussi sur dâanciens nids dâautres espĂšces â dont les nids de corvidĂ©s (car il nâen construit jamais1) juchĂ©s en haut dâun poteau tĂ©lĂ©phonique, un pylĂŽne de ligne haute-tension, et mĂȘme en ville, dans des tours et clochers. Les oiseaux âurbainsâ sont dâailleurs dâautant plus mĂ©ritants, puisquâils ont Ă Ă©viter les dangers parfois mortels que sont les vitres, mais aussi les voitures.Â

Le pĂšlerin est trĂšs territorial (ce qui Ă©vite ainsi la surpopulation). Sâil se sent menacĂ©, il peut tuer un autre rapace (mĂȘme de sa propre espĂšce !). Il chasse Ă lâaffĂ»t, depuis un point trĂšs haut. Son rĂ©gime alimentaire est trĂšs variĂ©, du minuscule roitelet huppĂ© jusquâĂ lâĂ©norme hĂ©ron cendrĂ©, en passant par lâĂ©tourneau sansonnet, le pigeon, mais aussi des oiseaux migrateurs (vanneaux huppĂ©s, grĂšbes castagneux, grives, etc.). Les femelles, un tiers plus grandes que les mĂąles, opterons pour les proies les plus imposantes2. Bien que le faucon pĂšlerin soit considĂ©rĂ© comme un rapace diurne, il lui arrive souvent de chasser au petit matin et au crĂ©puscule3.

En Belgique
Alors quâil Ă©tait prĂ©sent dans nos contrĂ©es depuis toujours, le faucon pĂšlerin Ă©tait dĂ©jĂ rare dans les annĂ©es 40, puis entend sonner son glas en 1973, annĂ©e du dernier couple nicheur recensĂ©. Les causes de sa disparition sont principalement lâutilisation en masse du DDT (pesticide), mais aussi le pillage des Ćufs Ă des fins de revente illĂ©gale (pour la fauconnerie), ainsi que le braconnage (car il menaçait les pigeons messagers, trĂšs utiles en temps de guerre). Heureusement, des conditions favorables (interdiction du DDT, Ă©levage, placement de nichoirs en Allemagne et dans les Vosges, Directive Oiseaux de 1979) ont permis Ă lâespĂšce de se frayer un retour en Belgique, et ce surtout Ă partir des annĂ©es 90. En 2007, la population retrouve enfin ses effectifs historiques. Depuis, elle ne cesse de croĂźtre, SĂ©bastien Finck (responsable du baguage dans la plus grosse partie du bassin-versant) Ă©voquant mĂȘme une âexplosion dĂ©mographiqueâ.


Il est depuis 2021 considĂ©rĂ© comme ânon menacĂ©â sur la trĂšs sĂ©rieuse liste de lâUICN. âIl se porte bien, mais on nâest pas Ă lâabri dâune rechuteâ, nous explique SĂ©bastien Finck.â En milieu naturel, actuellement, ses obstacles sont lâembroussaillement des falaises, les nouveaux pesticides, mais aussi le braconnage (par certains colombophiles ou chasseurs dĂ©sireux de protĂ©ger leur cheptel) et le pillage (pour la fauconnerie), mais aussi le hibou grand duc, qui nâhĂ©sitera pas Ă prĂ©dater des jeunes et mĂȘme sâattaquer Ă des adultes, ainsi que le grand corbeau, sans oublier le fameux raton-laveur.4et enfin la grippe aviaire, ayant fait de trĂšs nombreux dĂ©gĂąts chez les grues cendrĂ©es lâannĂ©e derniĂšre.â
Dans la région
Chez nous (bassin-versant de la Vesdre), lâespĂšce a pris le temps de revenir Ă son rythme, puisquâil nây avait toujours aucun couple nicheur au dĂ©but des annĂ©es 20005. Mais Ă la fin des annĂ©es 90, un premier site est repĂ©rĂ© dans une carriĂšre de la rĂ©gion de Trooz. Les premiers nichoirs sont installĂ©s Ă la Gileppe et Ă Verviers. Depuis, on dĂ©nombre pas loin dâune demi-douzaine de sites !

En plus de Trooz, le pĂšlerin est prĂ©sent dans les rĂ©gions de Theux, Spa, Jalhay, Eupen⊠ainsi que chez nos voisins dâAubel et de Saint-Vith. Mais comme le prĂ©cise SĂ©bastien Finck, âIl nâest pas possible de connaĂźtre tous les sites car lâoiseau peut parfois Ă©lire domicile dans des endroits bien Ă©tonnantsâ. De plus, la discrĂ©tion est de mise, puisquâil y a malheureusement du pillage sur certains sites. âCâest un vĂ©ritable trafic, trĂšs lucratif, dont les Ćufs peuvent bien souvent ĂȘtre destinĂ©s Ă la fauconnerie dans les pays arabes, comme câĂ©tait le cas derniĂšrement en Ecosse et en Angleterre.â Pour sâen prĂ©munir, un prĂ©lĂšvement ADN est souvent effectuĂ© afin de pouvoir confondre le trafiquant en cas de suspicion.Â

La bague au doigt
Ce prĂ©lĂšvement ADN est effectuĂ© lors de la dĂ©licate mais non moins nĂ©cessaire opĂ©ration de baguage : les jeunes sont ainsi systĂ©matiquement baguĂ©s, mesurĂ©s, pesĂ©s, et leur ADN est prĂ©levĂ©. Et ce, chaque annĂ©e et sur chaque site connu. Dans notre rĂ©gion, câest SĂ©bastien Finck, du Groupe de baguage verviĂ©tois, qui coordonne les opĂ©rations6. âLes bagues permettent dâassurer le suivi de chaque individu. Sur les pĂšlerins, nous plaçons une bague mĂ©tallique pour lâInstitut, et une autre en plastique noire (couleur propre Ă la Belgique) pour le suivi, plus faciles Ă lire aux jumelles ou sur une photo. Nous ne plaçons pas de balise GPSâ. Les informations recueillies quand lâanimal est photographiĂ©, observĂ©, capturĂ©, retrouvĂ© blessĂ© ou mort, sont ainsi rĂ©pertoriĂ©es sur le site du CR birding7.Â



Le baguage est aussi lâoccasion pour lâInstitut Royal Belge des Sciences Naturelles, son responsable Didier van Geluwe, et les ornithologues bagueurs de terrain dâestimer les populations. âDans le bassin-versantâ, prĂ©cise SĂ©bastien Finck ,âles populations se portent bien ! Il nâest dâailleurs plus nĂ©cessaire dâinstaller des nichoirs, mais câest parfois bien dâavoir un site de secours en cas dâĂ©chec sur le site de base.âÂ
A Verviers
Mais lĂ oĂč lâhistoire est sans doute la plus belle, câest dans la ville lainiĂšre.
Le moment dĂ©cisif arrive un beau jour de lâannĂ©e 2008, et lâacteur principal (co-star avec Falco peregrinus) en est Jacques Thonnard, alors coordinateur du Groupe Faune du PCDN de Verviers8. Alors que, en ornithologue passionnĂ©, il scrute le ciel verviĂ©tois, son regard est attirĂ© par une silhouette quâil reconnaĂźt rapidement : ailes en faucille (mais trĂšs droites quand il plĂąne), ventre blanc striĂ©, capuchon et moustache noire. Pas de doute, câest bien le faucon pĂšlerin ! Ni une ni deux, de coup de fil en rĂ©union, Jacques rĂ©unit autour de son projet un peu fou lâĂ©chevine Catherine Lejeune, des jeunes de Don Bosco et leur responsable ainsi que le Forem (propriĂ©taire du bĂątiment), et câest alors quâen 2009 un nichoir est placĂ© en haut de la tour de la Grand Poste.
Victoire ? Pas si vite, puisquâil faudra attendre encore quelques annĂ©es et les passages furtifs des princes des airs (en migration prĂ©nuptiale) pour quâun couple sâinstalle enfin en 2013. En tĂ©moignent les restes de ses repas : au pied de la tour, ce sont des os de bĂ©cassines, Ă©tourneaux, martinets, corneilles, grives et pigeons qui jonchent le sol. âLe mĂąle est certainement un Ă©chappĂ© de fauconnerie, puisquâil porte Ă sa patte une laniĂšre de cuir. La femelle arrivĂ©e depuis au moins 2015, est originaire de Duisbourg (baguĂ©e en 2011), en Allemagneâ (NDLR : Ă environ 70 km Ă vol de faucon de Verviers).
Et puisquâune bonne nouvelle ne vient jamais seule, la mĂȘme annĂ©e voit naĂźtre 3 fauconneaux qui ne demandent quâĂ conquĂ©rir le ciel !



Depuis lors, câest le mĂȘme couple qui nâa de cesse de se reproduire. Ce sont ainsi pas moins de 43 Ćufs qui ont Ă©tĂ© pondus, dont 34 ont pu arriver jusquâau stade de jeunes prĂȘts Ă lâenvol9. Une fois quâils ont quittĂ© le nid, ils sont donc prĂȘts Ă disperser pour mettre la main sur leur propre territoire. âLâun dâeux nâest pas allĂ© trĂšs loin (on lâa retrouvĂ© Ă Eben-Emael), mais un autre a parcouru plus de 150 km !â Il peut arriver quâun jeune ne rĂ©ussisse pas son envol et⊠sâĂ©crase au sol. Mais heureusement, câest souvent bien plus de peur que de mal, puisque lâon peut compter sur les CREAVES de la rĂ©gion (LâHermitage, Le Martinet) pour veiller Ă un rapide rĂ©tablissement des petits princes des airs.Â
Seule ombre au tableau : la nichĂ©e de 2024 semble avoir fait les frais dâune personne mal intentionnĂ©e, puisque les jeunes nâont pas rĂ©pondu prĂ©sents, alors que lâaccouplement avait trĂšs certainement eu lieu. Pillage ? Nous ne le saurons certainement jamais.Â
Noces de muguet
Les faucons pĂšlerins Ă©tant fidĂšles en couple mais aussi au site de reproduction, cela fait donc maintenant plus de 13 ans que le couple verviĂ©tois est installĂ©, et la mĂȘme durĂ©e que le couple germanophone rĂšgne sur le ciel dâEupen. Ce qui est dâautant plus incroyable quâils sont sexuellement mĂątures Ă partir de 2-3 ans, et que leur espĂ©rance de vie est dâune quinzaine dâannĂ©es maximum. EspĂ©rons leur encore de belles et nombreuses annĂ©es heureuses, et beaucoup dâenfants. Câest dâailleurs, Ă lâheure oĂč jâĂ©cris ces lignes, le moment de la parade nuptiale, un vĂ©ritable spectacle ! AprĂšs une incubation et une couvaison de quelques semaines, les petits devraient alors naĂźtre dans le courant du mois dâavril et sâenvoler vers le mois de juin. Longue vie Ă eux !

Pour conclure, le mot de la fin va Ă SĂ©bastien Finck, qui nous recommande deux choses. âSi vous faites une observation dâoiseaux intĂ©ressante â quelque soit lâespĂšce â , faites en part Ă lâInstitut des Sciences Naturelles de Belgique10. Et si vous trouvez un individu blessĂ©, capturez-le en posant un pull sur lui et emmenez-le dĂšs que possible au CREAVES le plus proche11.
Un tout grand merci Ă SĂ©bastien Finck, Ă Jacques Thonnard et Ă Ronger Ponsen pour les prĂ©cieuses informations et les photos, Ă Jean-Marie Poncelet, Luc Gillet et Alexis Feutry pour les photos, et enfin Ă Christian Dessart pour les conseilsÂ
- ce qui lui a dâailleurs valu son nom de pĂšlerin au XIIIĂšme siĂšcle, car on ne trouvait jamais son nid â©ïž
- cela Ă©vite ainsi la concurrence alimentaire â©ïž
- en ville, Ă©clairage public lâaide Ă capturer proies â©ïž
- en Semois = tous les sites de nidifications ont Ă©tĂ© prĂ©datĂ©s â©ïž
- selon lâAtlas des Oiseaux Nicheurs de Wallonie (donnĂ©es 2007) â©ïž
- dans une zone allant jusquâĂ Trooz, et sans compter le Pays de Herve â©ïž
- https://cr-birding.org/ â©ïž
- Plan Communal de DĂ©veloppement de la Nature â©ïž
- difficile dâĂȘtre certains quâil ont tous rĂ©ussi Ă sâĂ©manciper et disperser â le taux de survie Ă©tant dâenviron 50 % les deux premiĂšres annĂ©e â©ïž
- https://odnature.naturalsciences.be/bebirds/fr/report-a-ring/ â©ïž
- Le Martinet, Ă Theux, est dĂ©sormais fermĂ©. Mais il existe encore La TaniĂšre des Fagnes (Waimes) et LâHermitage (Thimister) â©ïž
Ressources
- Atlas des Oiseaux Nicheurs de Wallonie, 2010, AVES
- Roger VERHEYEN, Oiseaux de Belgique â Les rapaces diurnes et nocturnes, 1943
- LĂ©on LIPPENS, Atlas des Oiseaux Nicheurs de Belgique et dâEurope Occidentale, 1971, Lannoo
- Guide des Rapaces diurnes, Benny GENSBOL, 2005, Delachaux et Niestlé

Merci pour toutes ces prĂ©cieuses informations. Quel bonheur d’admirer
ce splendide bĂątiment qu’est notre « grand poste » ! Beaucoup de visiteurs sont admiratifs en dĂ©couvrant cet Ă©difice nĂ©oclassique avec son Ă©lĂ©gant et imposant « beffroi ». Lorsqu’ils dĂ©couvrent que le sommet de la tour renferme un trĂ©sor, qu’il hĂ©berge une famille de faucons pĂ©lerins, ils sont encore plus Ă©merveillĂ©s !