EspĂšce mythique et visiteuse emblĂ©matique de nos Hautes Fagnes, la Grue cendrĂ©e fascine depuis des millĂ©naires, comme en tĂ©moigne sa prĂ©sence dans de nombreuses cultures et mythologies de par le monde1. Alors que la migration des passereaux bat son plein dans nos contrĂ©es, au Nord ce sont des dizaines de milliers dâindividus qui se prĂ©parent au grand dĂ©part, et Ă nous offrir lâincroyable spectacle de leur grande traversĂ©e au son des trompettes.
Zoom sur un phĂ©nomĂšne chargĂ© de sens et de beautĂ©.Â
(photo de couverture : Franck Renard)
Lâautomne avance Ă grands pas dans les Hautes Fagnes. Lâair se fait plus frais. La vĂ©gĂ©tation, avant les rigueurs de lâhiver, nous offre un dernier flamboiement de teintes et de lumiĂšre. Au cĆur du plateau, dans son bureau de la station scientifique, un spĂ©cialiste nous accueille. Câest David Kever, employĂ© du DEMNA (cartographe et chargĂ© du suivi de la restauration des tourbiĂšres dans le cadre du projet LIFE), passionnĂ© par la Grue cendrĂ©e Ă tel point quâil a fondĂ© en 2018 avec Gert Vandezande le projet ECMN (European Crane Migration Network), systĂšme de partage dâinformations et dâalertes sur le phĂ©nomĂšne de migration de lâoiseau star des automnes fagnards. En long et en large, il sera notre expert de rĂ©fĂ©rence, ressource prĂ©cieuse afin de mieux comprendre les grandes Ă©tapes et le fonctionnement du spectacle aviaire qui aura bientĂŽt lieu.Â
Mais avant tout, tùchons de mieux connaßtre la Grue cendrée.

GRUS GRUS, qui es-tu ?
Tout dâabord, quelques chiffres. Dâune hauteur de 115 cm, la Grue cendrĂ©e (de son nom scientifique Grus grus) mesure prĂšs de 2 mĂštres dâenvergure et pĂšse jusquâĂ 7 kg ! PlutĂŽt longĂ©vive, elle peut espĂ©rer atteindre la quinzaine dâannĂ©es. Elle se nourrit principalement dâinsectes et de graminĂ©es, et affectionne particuliĂšrement les grandes Ă©tendues humides et calmes.Â
En Europe, aprĂšs avoir Ă©tĂ© pourchassĂ©e durant des siĂšcles et ainsi confinĂ©e au Nord et Ă lâEst du continent (lĂ oĂč subsistent des endroits accueillants), ses effectifs sont dĂ©sormais de plus en plus nombreux. On constate en effet une nette augmentation depuis plusieurs dizaines dâannĂ©es, grĂące Ă des mesures de protection de lâespĂšce, mais aussi de prĂ©servation et restauration de milieux humides.Â
LE PARADOXE DU MAĂSÂ
Les choses ne sont jamais simples, en tĂ©moigne ce paradoxe liĂ© Ă lâagriculture intensive du maĂŻs : alors que de vastes Ă©tendues humides, autrefois refuges des grues, sont assĂ©chĂ©es pour laisser la place Ă de trĂšs vastes monocultures de cette cĂ©rĂ©ale, ces mĂȘmes zones foisonnent de ressources alimentaires dont elles sont friandes, Ă tel point que la prĂ©sence de ces cultures peut ĂȘtre un critĂšre important dans le choix du site de halte. Cela peut dâailleurs parfois poser problĂšme aux agriculteurs, qui voient leurs champs pillĂ©s par les Ă©chassiers.Â
Mais revenons Ă la migration.Â
QUI VA OU ?
Pour leur premiĂšre migration en automne, les jeunes partent avec leurs parents en cellules familiales. Celles qui nous survolent viennent pour la plupart de Scandinavie (et plus rarement des pays baltes) et se dirigent en automne vers les climats plus clĂ©ments de lâEspagne (rĂ©gion de lâEstrĂ©madure, au Sud Ouest). Celles provenant du Nord de lâAllemagne vont hiverner en France (Centre ou Sud Ouest). Â
Elles se rĂ©partissent alors dans trois grands âcouloirsâ, larges dâenviron 200 km, bifurcant depuis lâEstonie : le couloir baltico-hongrois (Pologne de lâEst, Hongrie), le couloir oriental (Ukraine, IsraĂ«l, Ăthiopie), et enfin le couloir ouest europĂ©en. Les Hautes Fagnes sont quant Ă elles situĂ©es dans la partie occidentale de ce dernier, et accueillent ainsi des individus ayant prĂ©cĂ©demment visitĂ© Diepholz (en Basse Saxe, Allemagne). Mais ce nâest pas pour autant que toutes les grues passent systĂ©matiquement au-dessus du plateau. En effet, comme nous le rappelle David Kever, des vents dĂ©favorables peuvent trĂšs bien dĂ©vier les individus et ainsi les pousser un peu plus Ă lâEst, voire mĂȘme parfois un peu plus Ă lâOuest, nous privant ainsi du spectacle de leur passage et dâune possible halte. Mais en moyenne, nous pouvons compter espĂ©rer ĂȘtre survolĂ©s chaque annĂ©e par plusieurs dizaines de milliers de grues (jusquâĂ 150 000). Et quel cadeau !

BON VENT !
Pour que les conditions de voyage soient optimales, les grues ont besoin dâun temps clair, dĂ©gagĂ©, et surtout dâun bon vent. Bien quâelles puissent opter pour la mĂ©thode du vol battu ou du vol planĂ©, il leur serait pĂ©nible dâaffronter un fort vent de face. DĂšs lors, lâidĂ©al est un vent de dos, les âpropulsantâ ainsi vers leur destination. En automne, puisquâelles vont au Sud, il faudra donc un vent de N ou N-E, alors quâĂ leur retour au printemps un vent de S-O sera un parfait alliĂ©. Un fort vent de cĂŽtĂ© les dĂ©vierait, ce qui peut toutefois ĂȘtre une bonne chose⊠pour lâobservation. Sâil vient de lâest, elles seront dĂ©viĂ©es⊠vers lâouest, et donc vers chez nous, parfois mĂȘme jusque LiĂšge, alors quâun vent dâOuest les dĂ©vierait vers lâAllemagne de lâOuest.Â
LâESCALE â POURQUOI LES HAUTES FAGNES ?
Ce qui fait la force et la particularitĂ© de nos Hautes Fagnes, câest avant tout les grandes zones humides (propices pour se protĂ©ger et entendre arriver les prĂ©dateurs) mais aussi la grande tranquillitĂ© qui y rĂšgne, et plus particuliĂšrement dans les zones de rĂ©serves et/ou peu frĂ©quentĂ©es. Ainsi, quand la chance est vraiment au rendez-vous, les grues nous font lâhonneur de haltes migratoires dans la rĂ©serve, lĂ oĂč elles ont le plus de chance dâĂȘtre en paix, grĂące notamment aux projets LIFE. CâĂ©tait le cas en automne 2024, oĂč elles furent pas moins de 10 000 Ă nous rendre visite. Ce fut un vĂ©ritable record puisque, sur une seule journĂ©e de fin octobre, 7500 individus Ă©taient du cĂŽtĂ© de la Fagne Wallonne alors que 2500 autres profitaient de la quiĂ©tude du camp militaire dâElsenborn !

LES FAGNES, MAIS PAS QUE
Bien quâelles affectionnent particuliĂšrement les tourbiĂšres de la rĂ©serve, les grues peuvent aussi sâarrĂȘter Ă dâautres endroits de la rĂ©gion, comme câest le cas quasi chaque automne aux lacs dâEupen et de la Gileppe. âElles y retrouvent les milieux humides quâelles affectionnent puisque les berges sont bien souvent exondĂ©es. LâannĂ©e derniĂšre, on en a comptĂ© 1300 au dĂ©part de la Gileppe !â.Â
Mais encore une fois, tout dĂ©pend des conditions. âSi elles sont parties dâAllemagne au bon moment, que le vent leur est favorable (NE et assez puissant), alors il peut arriver quâelles ne sâarrĂȘtent mĂȘme pas chez nous mais poussent jusquâau Der (Ă environ 4 heures de vol) ou dâautres lacs du Grand Est. Et si elles ont un vent contraire trop fort, elles arriveront dans lâobscuritĂ©.âÂ

Une fois chez nous, elles choisissent alors lâendroit idĂ©al pour passer la nuit. Chose Ă©tonnante : âil arrive mĂȘme que certaines dâentre elles se couchent !â. Habituellement, elles ne restent quâune nuit.Â
âLe matin, un peu aprĂšs le lever du jour (vers 9-10h), câest toujours le mĂȘme rituel : leurs tĂȘtes se lĂšvent, elles regardent dans la mĂȘme direction puis dĂ©collentâ. Mais de mauvaises conditions peuvent jouer⊠en notre faveur, comme ce serait le cas dâun brouillard Ă©pais qui les âbloqueâ un peu plus longtemps que prĂ©vu2. Â

Avant de repartir, elles se nourriront de ce quâelles trouveront dans le coin : invertĂ©brĂ©s, racines,⊠âOn ne sait pas exactement ce quâelles mangent chez nous, car nous nâavons pas encore analysĂ© de dĂ©jections, mais leur impact sur la biodiversitĂ© est minuscule car elles ne restent vraiment pas longtemps.â Â
Elles traverseront alors ensuite la Wallonie, ce qui leur prend environ 2 heures.Â
ADVERSITĂ
Les grues sont relativement tranquilles, mais il ne faut pas nĂ©gliger le dĂ©rangement humain, qui pourrait leur ĂȘtre trĂšs prĂ©judiciable en cette dĂ©licate pĂ©riode. La prudence est donc de mise. En effet, bien que cela puisse ĂȘtre tentant dâapprocher au plus prĂšs ces fantastiques reprĂ©sentantes de la gent aviaire, il est plus que prĂ©fĂ©rable de rester assez loin, et de profiter du spectacle avec de bonnes jumelles ou un bon tĂ©lĂ©objectif (ou mĂȘme Ă lâoeil nu : difficile de rater un groupe de centaines dâoiseaux bruyants de plus dâun mĂštre !). âDâautant plus que cette espĂšce a une distance de fuite assez grande, de lâordre de 200 mâ, comme nous le rappelle David. Alors pensez-y, cet automne, quand vous vous rendrez sur le plateau : câest dans le respect que lâon profite le mieux du spectacle que nous offre le Vivant.Â
COMMENT LES RECONNAĂTRE ?
Plusieurs critĂšres permettent de reconnaĂźtre les grues lorsquâelles nous rendent visite.
- la formation : en vol, elles sont toujours en groupe de plusieurs dizaines Ă plusieurs centaines, et forment un âVâ plus ou moins prĂ©cis, à lâaspect un peu moins ordonnĂ©e lorsquâelles cherchent les courants de dâair ascendants
- le bruit : afin de communiquer, elles émettent en vol des cris de contact semblables à des cours coups de trompette
- la silhouette : contrairement au hĂ©ron cendrĂ© (du mĂȘme ordre de taille), les grues ne plient pas le cou, ce qui leur donne une allure trĂšs Ă©lancĂ©e
- leur position : sauf par temps couvert, elles volent plutĂŽt haut dans le ciel

PRĂVOIR LEUR PASSAGE
Bien que cela ne soit pas une science exacte, il existe toutefois quelques astuces afin de se faire une idĂ©e de la date dâarrivĂ©e des fameux Ă©chassiers. Selon David Kever, la pĂ©riode idĂ©ale est lâautomne (environ du 20 octobre au 15 novembre, avec un pic dĂ©but novembre), dont la vague de migration semble moins rapide, plus structurĂ©e quâau printemps (fin fĂ©vrier), permettant ainsi lâobservation de grands groupes dâoiseaux.Â
Quelques recommandationsÂ
- tenez-vous au courant de leur passage Ă proximitĂ©, sur les sites les plus proches situĂ©s sur leur route migratoire, via la page Facebook de lâECMN.
- un coup dâĆil au calendrier pour sâassurer que lâon se trouve bien dans les dates habituelles : du 20 octobre Ă la mi-novembre pour lâautomne, et vers la fin fĂ©vrier pour le printemps.Â
- un Ćil sur lâhorloge : elles arrivent souvent en fin dâaprĂšs-midi, entre 15h et 17h, un peu avant le coucher du jour.Â
- placez vous dans un endroit ouvert, dégagé
- lever les yeux : ciel dĂ©gagĂ© ? bon vent ? Elles ne devraient pas tarder ! Un vent contraire assez puissant peut les pousser Ă sâarrĂȘter chez nous.Â

Et le changement climatique dans tout ça ? âIl y a plusieurs facteurs qui peuvent influencer les dates de migration, mais nous avons pu constater une tendance : selon nos observations et une moyenne Ă©tablie sur une longue pĂ©riode de plusieurs annĂ©es, il y a une avancĂ©e progressive du pic de migration au printemps. En effet, la date mĂ©diane se dĂ©place dâenviron 1 jour pour 4 ans. Mais câest difficile de savoir si on peut lâattribuer au changement climatique.â
LA MIGRATION : INNĂ OU ACQUIS ?
Bien que lâon observe un apprentissage du trajet par les parents lors de la premiĂšre annĂ©e, il y a probablement une partie dâinnĂ©, comme nous lâexplique David : âSelon Aivar Leito (spĂ©cialiste renommĂ© de la migration de la Grue cendrĂ©e), toutes les routes possibles de migrations seraient inscrites dans les gĂšnes. Les individus choisiraient alors parmi ces routes celle qui est la plus propice, selon des critĂšres encore difficiles Ă identifier.â
UN OISEAU DâAVENIR ?
Longtemps cantonnĂ©e au rĂŽle de âpays de transitâ jusquâil y a peu3, la Belgique peut dĂ©sormais prĂ©tendre au statut de terre dâaccueil, puisquâon a vu sâinstaller des grues durant lâhiver 2021 en Gaume, dans la vallĂ©e de la Semois. Il y a mĂȘme un couple qui niche chez nos voisins flamands depuis 4 ans dans la vallĂ©e du Zwarte Beek, dans le Limbourg (voir article) !
Si lâon en croit les sempiternelles et trop rĂ©guliĂšres mauvaises nouvelles et rapports alarmants quant Ă lâĂ©tat de la biodiversitĂ©, on serait tentĂ© de mettre tous les oiseaux dans le mĂȘme sac. Et pourtantâŠ
A contrario de la tendance gĂ©nĂ©rale, la Grue cendrĂ©e semble plutĂŽt bien se porter. GrĂące, nous lâavons vu, Ă la restauration de grandes zones naturelles tranquilles, mais aussi grĂące au statut de protection dont elle bĂ©nĂ©ficie depuis les annĂ©es 70, puisquâelle est intĂ©gralement protĂ©gĂ©e Ă lâĂ©chelle europĂ©enne, reconnue comme espĂšce Natura 2000.Â

De lĂ Ă imaginer un redĂ©ploiement de lâespĂšce dans notre rĂ©gion, il nây a quâun pas que lâon serait bien tentĂ© de franchir : âLâespĂšce se redĂ©ploye en tĂąche dâhuile vers lâOuest depuis lâAllemagne, en passant par la Lorraine, et vers le Sud depuis les Pays-bas. Nous sommes entre ces deux fronts, donc lâespoir est permis.â, nous explique David.Â
Croisons les doigts, et en attendant, levons les yeux et profitons du spectacle que nous offre le Vivant !
Un grand merci à David Kever, Franck Renard et Pascal Ghiette pour leur sympathie et leur précieuse contribution
QUELQUES MOTS SUR LâECMN

FondĂ© peu avant la migration du printemps 2018, ce projet a pour objectif dâassurer le suivi des grues en migration Ă travers lâEurope. Les fondateurs en sont David Kever (Belgique) et Gert van de Zand (Pays-Bas), rejoints par la suite par JosĂ© Roman (Espagne. Ce rĂ©seau permet de partager des observations et ainsi prĂ©venir les ornithologues se trouvant aux prochaines Ă©tapes migratoires du passage imminent des grues. Un projet qui ne cesse dâĂ©voluer et rassemble dĂ©sormais des observateurs dâAllemagne, des Pays Bas, du Luxembourg, de France, dâEspagne et du Portugal.
Quelques Ă©crits sur le sujet :Â
- Franck RENARD et Emile CLOTUCHE, La Halte des Grues, Editions du Perron (épuisé en librairie)
- Guide dâidentification des oiseaux en migration postnuptiale en Wallonie, Bulletin AVES LiĂšge (56/2-3)
- OĂč voir les grues cendrĂ©e : article Notre Nature
- Fiche dâidentitĂ© : article Notre Nature
- article du Bruant WallonÂ
- Ă ce sujet, voir lâexcellent article :https://www.callianthus.fr/blog-semiologie/la-grue-entre-terre-et-ciel â©ïž
-  voler par temps trĂšs couvert peut leur ĂȘtre prĂ©judiciable, voire fatal, puisque cela limite la visibilitĂ© et ainsi les possibilitĂ©s dâĂ©chapper aux obstacles et dangers (routes, Ă©oliennes, prĂ©dation, fatigue) â©ïž
- bien que, historiquement, aucun cas de nidification nâait Ă©tĂ© documentĂ© en Wallonie, ce fut le cas dans les pays et rĂ©gions limitrophes (Pays-Bas, Allemagne, France et mĂȘme en Flandre, ou lâon en a retrouvĂ© des reprĂ©sentations et ossements â voir article in Lâhomme et lâoiseau, page 22), ce qui laisserait supposer une possible prĂ©sence dans des temps anciens, dans les zones de bois clairs et de tourbiĂšres â©ïž
