TERRE DE VESDRE | Le Pré aux Cerfs : bientÎt RND !

Le Pré aux Cerfs : bientÎt RND !

Sur les hauteurs de Spa, Ă  environ 500 m Ă  vol d’oiseau du centre-ville, se situe le PrĂ© aux Cerfs. VĂ©ritable tĂ©moin de pratiques agro-pastorales d’un autre temps, patrimoine paysager et site au potentiel Ă©cologique non nĂ©gligeable, il a rĂ©cemment fait l’objet de tout un tas de dĂ©marches afin d’acquĂ©rir le statut de RĂ©serve Naturelle Domaniale. L’occasion pour Terre de Vesdre de vous faire dĂ©couvrir cet endroit, son histoire, sa richesse, ses enjeux et les projets qui le concernent. Et ce, avec un guide de choix, qui n’est autre que Fabian Lejeune, agent DNF responsable du projet de restauration. 

Histoire d’un nom, histoire d’un lieu

PrĂ© du Cerf, PrĂ© aux Cerfs, PrĂ© au Cerf
 Selon que l’on consulte telle ou telle carte, le nom n’est jamais le mĂȘme. Mais pourtant, il semble raconter une histoire, ou du moins la prĂ©sence du noble cervidĂ© dans ce coin tranquille de Spa. Et pourtant, malgrĂ© des centaines d’heures passĂ©es sur les lieux, personne ne semble y avoir aperçu le moindre cervidĂ© depuis un bout de temps.. Un bref coup d’Ɠil Ă  la base de donnĂ©es de rĂ©fĂ©rence (Observations.be) nous indique, sur une pĂ©riode de 25 ans
 une seule observation ! Et c’était il y a plus de dix ans
 Mais alors pourquoi ce nom ?

Fabian Lejeune nous explique : “Autrefois, le cerf Ă©tait trĂšs prĂ©sent dans tout le massif mais il a fini par dĂ©serter le lieu pour deux raisons.. La premiĂšre est une histoire de bail. Avant que celui-ci ne se termine, le titulaire du droit de chasse s’en est donnĂ© Ă  cƓur joie pour tirer tous les cerfs jusqu’au dernier
. Ensuite, l’autoroute a enfoncĂ© le clou en Ă©ventrant le massif forestier de part en part, empĂȘchant la libre circulation du gibier. Le noyau de population commence tout doucement Ă  se reconstituer
“
L’histoire ne nous dit pas si l’on y entendait bramer, mais le lieu semble ĂȘtre un bon candidat au pĂąturage des biches
 et donc Ă  la visite des cerfs en pĂ©riode de rut.
Mais revenons au prĂ©sent. Qu’est-ce donc que cet endroit ?

Portrait d’une mosaïque

Le PrĂ© aux Cerfs, ou du moins le site tel qu’il a Ă©tĂ© dĂ©signĂ© pour ĂȘtre rĂ©serve naturelle domaniale, n’est pas un simple prĂ© homogĂšne et monotone comme on en voit un peu partout ; il est bien plus que cela.
Tout d’abord, commençons par un point gĂ©ographie et gĂ©ologie.

SituĂ© sur la commune de Spa, le site est contigu avec celle de Theux. Il se nomme aussi “Franhinfa”, et se trouve en bordure Est du bois de Chincul et au Sud du bois de la Longue HĂ© et du Staneux. Nous sommes ici sur un plateau inclinĂ©, entre 310 et 360 m d’altitude (alors que le centre de Spa est Ă  250 m). “On est sur un sol typiquement ardennais,  une grosse Ă©ponge sur un mĂ©lange de schiste (NDLR : sous sa forme dite “phyllade”) et d’argile, tous les deux trĂšs impermĂ©ables.” Pas Ă©tonnant dĂšs lors que l’on y trouve une source, qui n’est autre que celle du Ru du
 PrĂ© du Cerf. Source qui n’est que le dĂ©but d’un long parcours pour cette eau ardennaise, puisqu’elle se jettera plus bas dans le Petit Chawion (Ă  1 km en amont de l’étang), puis le Chawion (300 m plus loin), puis le Wayai (au lieu-dit “Les Digues” prĂšs de chez Garsou), et ensuite la Hoegne (juste avant l’école Saint-Roch), puis la Vesdre, la Meuse, et enfin la Mer du Nord. 

Une particularitĂ© du site, c’est que l’on y trouve plusieurs habitats : les prĂ©s de fauche et pĂąturages, bien sĂ»r, mais aussi une mĂ©gaphorbiaie, quelques buissons, des haies typiques des bocages, quelques arbres et arbustes, mais aussi quelques mares amĂ©nagĂ©es par le Parc Naturel des Sources il y a quelques annĂ©es. Dans l’ensemble, le site semble ĂȘtre un milieu pĂąturĂ© depuis au moins 250 ans, comme en atteste la carte Ferraris datant de la fin du XVIIIĂšme siĂšcle. 

carte Ferraris (1777) | au centre, les zones claires reprĂ©sentent le PrĂ© aux Cerfs, dĂ©jĂ  mentionnĂ© comme prairie Ă  l’époque ; au Sud, on aperçoit en rouge les bĂątiments de la ville de Spa | source : WalOnMap

Mais qui sont les habitants du Pré aux Cerfs ?
“D’un point de vue de la biodiversitĂ©, on n’a rien de trĂšs rare, mais quand mĂȘme quelques espĂšces d’oiseaux intĂ©ressantes, comme le Pie GriĂšche Ă©corcheur (Lanius collurio), le Tarier pĂątre (Saxicola rubecula), le Faucon crĂ©cerelle (Falco tinnunculus) et mĂȘme le RĂąle des genĂȘts (Crex crex) en migration une fois en 2003 !”, nous prĂ©cise Fabian, « mais aussi le Tarier de prĂ©s (Saxicola rubetra), le Chevalier culblanc (Tringa ochropus) et le Chevalier guignette (Actitis hypoleucos) ». Ont Ă©tĂ© aussi repĂ©rĂ©s la Pie-griĂšche grise (Lanius excubitor), le Traquet motteux (Oenanthe oenanthe), la BĂ©cassine des marais (Gallinago gallinago), la BĂ©cassine sourde (Lymnocryptes minimus), le Merle Ă  plastron (Turdus torquatus), le Sizerin cabaret (Acanthis cabaret), etc.
Des oreilles aguerries ont pu entendre aussi le Pic noir (Dendrocopus martius), le Grand corbeau (Corvus corax), mais aussi le rare Courli corlieu (Numenius phaeopus) ! Du cĂŽtĂ© des chiroptĂšres (chauves-souris) on peut noter le grand Murin (Myotis myotis), le murin de Daubenton (Myotis daubentonii), la pipistrelle de Nathusius (Pipistrellus nathusii), la SĂ©rotine commune (Eptesicus serotinus) et la noctule de Leisler (Nyctalus leisleri).
 Pendant l’interview, quelques Grives litornes (Turdus pilaris) et Pinsons du Nord (Fringilla montifringilla) nous feront le plaisir de leur prĂ©sence.
Un bien joli tableau que l’on pourrait qualifier de bucolique
 ou presque.

Une exploitation qui a laissé des traces

Au fil du temps, une exploitation intensive (pendant plusieurs dizaines d’annĂ©es) a laissĂ© des traces. Les deux agriculteurs du site ont ainsi beaucoup pratiquĂ© l’épandage de lisier avec pour objectif d’enrichir le sol, afin de renforcer sa production en herbe de fauche. Ce qui a trĂšs bien fonctionné  pour ce modĂšle agricole. Mais il y a un hic dans cette mĂ©thode, un phĂ©nomĂšne qui porte un nom barbare : l’eutrophisation. En apportant aux sols beaucoup de phosphore et d’azote (via l’épandage de lisier), on les enrichit. L’apport de chaux, quant Ă  lui, modifie le pH et dĂ©sĂ©quilibre ainsi l’aciditĂ© naturelle de la terre. Or, ce sol devenu trop riche permet surtout aux plantes les plus communes de s’installer, au dĂ©triment de plantes particuliĂšres, variĂ©es, et parfois rares, qui elles peuvent s’établir sur des sols pauvres, ce qui est Ă  leur avantage puisqu’elles Ă©vitent ainsi la concurrence de plantes “banales” plus exigeantes. Et un sol trop riche en nutriments ne laisse s’exprimer qu’une biodiversité  plutĂŽt pauvre. 

Autre problĂšme : les invasifs.

Parmi les espĂšces animales et vĂ©gĂ©tales qui ont investi le lieu, on trouve aussi quelques
 intrus. A commencer par le dĂ©sormais cĂ©lĂšbre Raton-laveur (Procyon lotor). “Les mares fonctionnent plutĂŽt bien, on a pas mal de pontes, mais on a eu derniĂšrement de gros problĂšmes de prĂ©dation
 Il va certainement falloir faire des prĂ©lĂšvements”. Et par lĂ , on entend bien sĂ»r
 l’élimination des indĂ©sirables. Et le raton-laveur n’est d’ailleurs pas le seul Ă  ĂȘtre visĂ©, puisqu’on trouve aussi sur le site la GlycĂ©rie flottante (Glyceria fluitans), une plante invasive indigĂšne (et donc non invasive) mais qui a tendance Ă  envahir les mares Ă  basse eau. Citons aussi parmi les invasifs la Bernache du Canada (Branta canadensis) ainsi que l’Ouette d’Egypte (Alopochen aegyptiaca), qui pour le moment ne posent pas trop de problĂšmes. 

Temps d’agir

Il était donc temps pour le DNF de trouver une solution pour préserver le lieu, lui redonner vie et le rendre résilient.
“Le but de ce classement en rĂ©serve naturelle est multiple. Tout d’abord, nous voulions le prĂ©server car il a une longue historicitĂ© et des fonctions Ă©cologiques, patrimoniales, sociales, et paysagĂšres. Nous voulions aussi pĂ©renniser et amĂ©liorer sa continuitĂ© Ă©cologique, mais aussi y appliquer une gestion cohĂ©rente, supervisĂ©e.”
A terme, le but est d’englober la propriĂ©tĂ© communale, mais aussi Spadel. demande de reconnaissance en RND a Ă©tĂ© introduite fin de l’hiver. Nous attendons l’arrĂȘtĂ© de dĂ©signation qui est pour bientĂŽt. Tous les terrains de Spa Monopole et de la commune de Spa se trouvant sur le site on Ă©tĂ© intĂ©grĂ© Ă  la demande de reconnaissance avec accord des propriĂ©taires, ces derniers Ă©tant d’ailleurs intĂ©grĂ© dĂšs le dĂ©but, afin de ne lĂ©ser personne. Et pour le moment, ça se passe plutĂŽt bien : “Nous voulions permettre aux exploitants actuels de poursuivre leurs activitĂ©s. Au dĂ©but du projet, ils Ă©taient un peu rĂ©ticents, mais maintenant tout le monde semble ok”. 

Vision Ă  terme

Comme un peu partout sur le territoire, si l’on ne touche Ă  rien et que l’on arrĂȘte le pĂąturage, la forĂȘt va finir par rĂ©investir le site et “refermer” le milieu. Or, le but ici Ă©tant de le laisser ouvert, il a donc Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© d’opter pour un entre deux, ni totalement naturel, ni totalement artificiel. Certaines zones seront d’ailleurs laissĂ©es en libre Ă©volution, alors que d’autres seront en “gestion pĂąturĂ©e” ou en prairies de fauche. Rappelons au passage qu’à ce jour, le site ne bĂ©nĂ©ficiait d’aucun statut de protection, bien qu’il se trouve tout proche d’une zone Natura 2000.

Le site est situĂ© Ă  un jet de pierre de la grande zone Natura 2000 qu’est le bois du Staneux | source : WalOnMap

Un bien beau projet, qui nĂ©cessite toutefois beaucoup de dĂ©marches pour dĂ©marrer. “C’était un travail colossal, il y avait un gros dossier Ă  monter. Beaucoup de procĂ©dures et de protocoles en interne. Il a fallu identifier les unitĂ©s de gestion, rĂ©unir tous les intervenants, Ă©tablir un cahier de charges, réévaluer et dĂ©finir les habitats et leur Ă©tat de conservation, Ă©tablir des mesures de gestion prĂ©conisĂ©es, cartographier les sites
 Le Parc Naturel des Sources, le DEMNA, NATAGRIWAL et la commune nous ont vraiment bien aidĂ© Ă  tout ficeler.”

Le projet est donc sur les rails ! Officiellement, le site n’est pas encore reconnu comme RND, mais cela ne saurait tarder. Ce sera ensuite au DNF de chapeauter le projet : dates de fauche, veiller Ă  Ă©viter les intrants et Ă  limiter la taille du cheptel, etc. Le Parc Naturel, quant Ă  lui, s’avĂšre ĂȘtre un partenaire vraiment prĂ©cieux: “Ils font pas mal de choses”, assure Fabian. “Ils montent les dossiers pour la recherche de financement pour les grosses restaurations, la cartographie des sites, le monitoring des chauves-souris, le suivi des oiseaux et des batraciens
 “

Mais alors, que va devenir le Pré aux Cerfs ?

Du concret

Il existe, comme mentionnĂ© plus haut, plusieurs types d’habitats. Ceux-ci seront restaurĂ©s et gĂ©rĂ©s en fonction des mesures prĂ©conisĂ©es.
Le plus gros du site, Ă  savoir les prairies, sera surtout fauchĂ©, mais aussi pĂąturĂ© par des chevaux et des poneys, dĂ©jĂ  prĂ©sents. Une rotation sur 3 parcelles sera effectuĂ©e, avec fauche intensive sur un trĂšs court laps de temps. L’arrĂȘt d’épandage de chaux ou de lisier permettront ainsi d’appauvrir le sol, laissant ainsi la places aux plantes de milieux dits “oligotrophes”. “On a ainsi bon espoir de voir apparaĂźtre des espĂšces telles que la Grande Marguerite ou mĂȘme certaines orchidĂ©es.”
La mĂ©gaphorbiaie sera laissĂ©e en libre Ă©volution, Ă  moins qu’elle ne s’assĂšche. Chose tout Ă  fait possible, au vu du changement climatique, et du seul approvisionnement en eau que sont les pluies. Si c’est le cas, une gestion sera effectuĂ©e tous les trois ou quatre ans.
Le petit bosquet sera lui aussi laissé en libre évolution. 
La forĂȘt en amont, quant Ă  elle, sera restaurĂ©e dans un premier temps (bouchage de drains, crĂ©ation d’étangs et de mares) puis laissĂ©e aux alĂ©as de la nature. 
Le petit chenal en amont pourrait soit ĂȘtre remĂ©andrĂ©, soit bouchĂ© par de l’argile, afin de laisser dĂ©border le ru. 
Rappelons toutefois que le projet ne dĂ©marre pas de zĂ©ro. “Depuis quelques annĂ©es maintenant, le Parc Naturel des Sources procĂšde Ă  des amĂ©nagements. 9 mares et 2 alignements de haies avec fruitiers ont Ă©tĂ© créés et vont ĂȘtre prĂ©servĂ©s. Le site sera jonchĂ© d’un patchwork de mares atterries et de mares permanentes. Les haies ont malheureusement rapidement Ă©tĂ© abrouties par des chevreuils, mais on prĂ©voit d’en replanter et de les protĂ©ger, crĂ©ant ainsi une lisiĂšre Ă©tagĂ©e qui ne demandera qu’une coupe en bois de chauffage tous les 15 ans.”

D’autres actions sont prĂ©vues pour un peu plus tard. Ainsi, des arbres isolĂ©s seront plantĂ©s (et deviendront Ă  terme des arbres morts, permettant l’installation d’un cortĂšge d’espĂšces). De nouvelles mares seront créées sur les prairies Spadel, et une fermeture sera rĂ©alisĂ©e avec une haie vive. 

Un statut fort et une vision Ă  long terme

L’ensemble du site, dĂšs que le dossier sera validĂ©, pourra bĂ©nĂ©ficier d’un trĂšs haut statut de protection, qui n’est autre que la RND, ou rĂ©serve naturelle domaniale. C’est actuellement en Belgique un des statuts qui permet le plus haut niveau de protection, d’avantage que bien des sites Natura 2000 par exemple. 

Force du projet : son autonomie. En effet, aprĂšs les quelques actions “coup de pouce” prĂ©vues dans le projet, le site sera laissĂ© en libre Ă©volution (en dehors des prairies qui seront fauchĂ©es et pĂąturĂ©es), permettant ainsi Ă  la nature d’exprimer pleinement ses dynamiques. Une belle occasion de voir qu’il n’est pas toujours nĂ©cessaire de lancer de gros chantiers et d’avoir en permanence la mainmise sur une gestion et un entretien trĂšs interventionniste, comme c’est souvent le cas dans d’autres rĂ©serves.
Et peut-ĂȘtre un jour reverrons nous revenir de beaux grands cerfs, redonnant au lieu toutes ses lettres de noblesse.

Qui vivra verra


Un grand merci Ă  Fabian Lejeune pour sa participation Ă  cet article

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