Sable fin, plage de galets, climat tropical⊠VoilĂ de quoi faire rĂȘver. Et si je vous disais que ce fut pendant des millions dâannĂ©es lâambiance de notre Haute Ardenne ? Cela semble difficile Ă croire, mais la preuve en est ces roches tĂ©moins dâun lointain passĂ©, qui une fois de plus peuvent nous raconter lâhistoire de notre sol. Pour cela, rendons-nous prĂšs de ces Ă©tranges formations que lâon appelle conglomĂ©rats, murs ou poudingues.Â
A premiĂšre vue, on croirait Ă un simple amas de bĂ©ton grossier dĂ©posĂ© par un entrepreneur peu scrupuleux, Ă moins que ce ne soient les ruines dâune ancienne construction, dâun chantier abandonné⊠Mais les choses sont pourtant un peu plus complexes⊠et anciennes.Â
Le Continent des Vieux GrĂšs Rouges
Les plus imaginatif.ve.s seront tentĂ©.e.s de voir dans ce titre un inĂ©dit de Jules Verne ou les Ă©niĂšmes aventures dâun intrĂ©pide explorateur. Et pourtant, ce nâest pas dans les rĂ©cits de fiction ni de fantasy quâil faut se plonger, mais bel et bien dans lâhistoire des temps profonds de notre planĂšte, il y a des centaines de millions dâannĂ©es. Voyage dans le temps, mais aussi dans lâespace, puisquâĂ lâĂ©poque, lâEurope Ă©tait situĂ©e⊠sous lâĂ©quateur. Sa seule partie Ă©mergĂ©e Ă©tait alors de modestes bouts de terre appelĂ©s Avalonia et Baltica,le reste de lâactuel sol europĂ©en Ă©tant immergĂ© sous la mer (OcĂ©an rhĂ©ique,OcĂ©an Iapetus). Nous sommes il y a un peu plus de 550 millions dâannĂ©es, juste avant le Cambrien.
Mais la surface terrestre nâest pas figĂ©e, loin de lĂ , et les continents bougent ! Lors de mouvements tectoniques, les terres dâAvalonia, Baltica et Laurentia se rencontrent, commençant Ă former dĂšs le dĂ©but du Cambrien (540 Ma) une chaĂźne montagneuse (câest lâorogenĂšse calĂ©donienne1) et tout le territoire de Laurussia (appelĂ© aussi Euramerica), le supercontinent des Vieux GrĂšs Rouges (VGR). Le fer contenu dans la roche lui donnera plus tard cette couleur rouge orangĂ©e si caractĂ©ristique Ă la rouille. Cette rĂ©gion des Old Grey Stones alors relativement jeune et au climat semi-aride, se voit peuplĂ©e des premiĂšres fougĂšres et autres ptĂ©ridophytes et lâatmosphĂšre devient progressivement respirable. Sur terre se forment des masses dâeau (riviĂšres, lacs) qui seront peuplĂ©es de crĂ©atures aussi diverses et variĂ©es (⊠et parfois un peu effrayantes) que leur nom laisse Ă penser : agnathes, placodermes, Ă©lasmobranches, dipneustes, preoctogus (scorpion de 85 cm !) se partagent (et se disputent) les zones aquatiques.Â
Notre rĂ©gion est alors en bordure Nord Ouest du continent Laurussia.Â
Bancs de sables et galets roulés
Des annĂ©es, des siĂšcles et mĂȘme de trĂšs nombreux millĂ©naires sâĂ©coulent ensuite, laissant aux eaux de pluie le temps de ruisseler depuis les montagnes (suite Ă lâorogenĂšse calĂ©donienne) jusquâau littoral. Les riviĂšres ainsi formĂ©es emportent avec elles non seulement des sĂ©diments, mais font surtout rouler des galets de quartz et quartzites (formes mĂ©tamorphiques du grĂšs) plus ou moins gros (pouvant atteindre la taille dâun oeuf voire celle dâun poing). Les sĂ©diments et les galets sâaccumulent et se font rouler en bord de mer, puis sâagglutinent dans des bancs de sables issus de la deuxiĂšme grande pulsation marine2, et forment ainsi un mĂ©lange plus ou moins hĂ©tĂ©rogĂšne de pierres âemprisonnĂ©esâ dans un substrat de grĂšs : câest le ConglomĂ©rat de Vicht. Pour la petite histoire, les premiers gĂ©ologues ayant dĂ©couvert ce phĂ©nomĂšne Ă©taient issus dâoutre-manche ; il nâest dĂšs lors pas Ă©tonnant que le nom donnĂ© aux conglomĂ©rats soit parfois celui de âpoudingueâ (issu de⊠pudding, dont la version anglaise comprend elle aussi des petits morceaux non pas de galets, mais de raisinsâŠ).

Nous sommes alors au DĂ©vonien moyen, il y a environ 400 millions dâannĂ©es, quand le conglomĂ©rat se forme dans ce qui sera notre rĂ©gion. Le phĂ©nomĂšne ayant donnĂ© naissance Ă notre poudingue est ici diachronique, car selon lâendroit, il nâa pas eu lieu exactement Ă la mĂȘme pĂ©riode3. Le temps faisant son Ćuvre, les poudingues vont se tasser de plus en plus, jusquâĂ former des amas denses et solides, peu sensibles Ă lâĂ©rosion. Câest dâailleurs cette rĂ©sistance Ă©levĂ©e par rapport aux autres roches alentour qui leur a permis de se dĂ©marquer dans le paysage, y formant des crĂȘtes verticales allongĂ©es (plus ou moins visibles selon le lieu, voir paragraphe ci-dessous). Sa grande soliditĂ© ne lâa toutefois pas Ă©pargnĂ© du Graben du Rhin, phĂ©nomĂšne âdâĂ©cartementâ4 du sous-sol rocheux, provoquant ainsi des failles dans notre bon vieux poudingue.Â
RĂ©sultat flagrant de lâĂ©rosion du continent des Vieux GrĂšs Rouges et de la sĂ©dimentation qui en a suivi, le ConglomĂ©rat de Vicht a une Ă©paisseur comprise entre quelques mĂštres et quelques dizaines de mĂštres selon les endroits. Dans la rĂ©gion, il peut mesurer environ 5 mĂštres Ă lâouest de Verviers mais plus de 80 mĂštres du cĂŽtĂ© de Pepinster !5 Mais il nâest pas toujours âpurâ, comme on peut le voir Ă Heusy oĂč sây sont intercalĂ©s des schistes et pollens du GivĂ©tien (387 Ma). De couleur rougeĂątre, il sâestompe vers des tons de vert-grisĂątres vers lâouest. Sa raretĂ© dans nos paysages rĂ©gionaux est due au fait quâil est bien souvent recouvert par des grĂšs argileux de la formation de Pepinster.Â
Vous cherchez le poudingue ?
Câest dâailleurs chez les pĂ©pins que lâon retrouvera un des affleurements rocheux du fameux poudingue les plus frappants de la rĂ©gion, qui nâest autre que le Rocher du Diable (visible depuis la Rue Neuve Ă Pepinster, au niveau de Pepinster CitĂ©) !Â
Ailleurs, il sera un peu moins spectaculaire mais toutefois impressionnant et observable facilement Ă lâentrĂ©e du bois du Cossart Ă Stembert, dans le petit chemin qui longe le ruisseau Ă©ponyme, ou encore du cĂŽtĂ© du domaine de SĂ©roule, un rien plus haut que lâĂ©tang, sur le sentier Sud, ainsi quâĂ quelques autres spots plus discrets dans la rĂ©gion verviĂ©toise (Parcours Vita de Heusy, Brand dâEupen, Bois de Chaumont Ă Jehanster, Louveterie prĂšs de HĂšvremont). On le trouve aussi aux abords de nos riviĂšres, comme câest le cas au Sud dâEupen dans le lit de la Helle, Ă Membach dans le lit de la Vesdre, ou encore Ă GoĂ© dans le vallon de la Gileppe. Nous sommes dâailleurs plutĂŽt privilĂ©giĂ©s puisque les alentours de la ville lainiĂšre sont les seuls en Belgique Ă exhiber ces tĂ©moins du ConglomĂ©rat de Vicht, Ă ne pas confondre avec le poudingue de Malmedy6. Il est visible aussi en Allemagne dans la rĂ©gion de lâEifel, rĂ©gion dâoĂč il tire son nom (issu du Vichtbach, dans la rĂ©gion dâAachen).Â
Sur les cartes gĂ©ologiques, on le retrouve (dans la rĂ©gion verviĂ©toise donc) sous lâacronyme VIC.Â

1. Heusy (Parcours Vita et Séroule) ; 2. Stembert (rue Pierre Lemarchand) ; 3. Jehanster (Chaumont) ; 4. Eupen (Brand)
| source : GeoPortail de Wallonie
En guise de conclusion de cet article, voici une toute autre version des origines du ConglomĂ©rat de Vicht, qui peut laisser songeur ou frapper par son parallĂšle avec la catastrophe de 2021âŠ
Sources et ressources
- https://ncs.naturalsciences.be/wp-content/uploads/Vicht-Member_20250923.pdf
- https://nl.wikipedia.org/wiki/Formatie_van_Vicht
- https://gsb.naturalsciences.be/wp-content/uploads/2024/09/22_Pepinster_Le-Mur-du-Diable_web.pdf
- https://geologie.wallonie.be/files/ressources/geologie/notices/42-7-8_Fleron_Verviers.pdf
- https://www.youtube.com/watch?v=zCKjyWK4b4w
- orogenĂšse = formation dâune montagne â©ïž
- par transgression (avancĂ©e de la mer) et rĂ©gression (retrait) â©ïž
- A Heusy, il a eu lieu au Eifelien alors quâĂ Eupen il se serait produit au Emsien â©ïž
- PhĂ©nomĂšne provoquĂ© par lâextension de la croĂ»te terrestre â©ïž
- NâĂ©tant visible que la partie Ă©mergĂ©e, le reste Ă©tant sous terre â©ïž
- Le seul dâorigine uniquement fluviatile, comme lâexplique lâexcellent site https://poudingue.wordpress.com/, alors que le ConglomĂ©rat de Vicht a Ă©tĂ© formĂ© surtout par les mouvements (pulsations) marines (transgressions et rĂ©gressions) â©ïž
