Avec pas moins de quatre meutes dans la région proche, il est désormais indéniable que le canidé est bel et bien installé dans nos contrées, et qu’il y a repris ses quartiers. Une très bonne chose pour le Vivant, mais qu’en est-il de la cohabitation avec notre espèce ? Ces derniers mois, plusieurs éleveurs ont subi des attaques sur leur cheptel. Un phénomène particulièrement exacerbé pendant l’été1. Comment éviter cela ? Parmi les solutions, il y a celle des chiens dit de protection de troupeau (ou CPT), plus communément appelés “Patous”. Afin de mieux comprendre leur rôle et ce que leur présence représente, nous avons rencontré Oscar Hendrickx, éleveur bovin du côté de Solwaster, au bord du plateau.

Un lundi matin, près de Jalhay, aux portes des Hautes Fagnes. Là-bas, dans le creux d’un petit vallon, une route s’éloigne discrètement des habitations. Après avoir parcouru un kilomètre à travers la forêt, nous voici arrivés à destination. On a l’impression de s’éloigner de tout, à moins que ce ne soit une forme de rapprochement avec d’autres manières de vivre, d’habiter, loin du monde et du tumulte. L’occasion d’y deviner, entendre ou même rencontrer toutes sortes de formes de vie : le loup bien sûr, mais aussi les biches, les chevreuils, le casse-noix moucheté, le grand corbeau, et bien d’autres animaux sauvages. Face à nous, plusieurs hectares de prairie, cernées par la forêt. On y voit paître de belles bêtes, celles qu’il est maintenant nécessaire de protéger : une trentaine de belles limousines. A leur chevet, François Hendrickx et son fils Oscar, Ivy, le petit border collie, Mouke le bouvier des Flandres tout gris, mais aussi, et non des moindres, trois « patous » qui montent la garde : Husky et Husko, les deux mâles de bonne taille, ainsi que Noëlle, une femelle un peu plus chétive. Hauts sur pattes, impressionnants, avec par moment un grognement qui laisse présager de leur puissance. Allons à leur rencontre.
Qui s’occupe de la ferme ?
Oscar Hendrickx : Mon père est éducateur en internat. A côté de ça il a sa ferme ici, c’est sa passion. Il y passe plus de temps qu’à son vrai boulot (rire) ! Avant, il a eu des chèvres, des moutons, des chevaux, mais maintenant ce ne sont plus que des vaches. En tout, nous avons une centaine de bêtes, dont environ trente ici sur la pâture de la ferme. Le métier n’est pas toujours facile, on peut avoir des imprévus. Ici par exemple, on a deux veaux qui sont malades, ils sont à l’intérieur. On doit souvent faire venir le vétérinaire pour deux trois petits trucs… Donc non ce n’est pas facile, mais c’est passionnant. Et puis même les chiens, moi j’aime bien, je me passionne pour ça, et c’est un petit challenge.

Comment le loup est-il perçu dans la région ?
Il y a eu beaucoup d’attaques dans le coin donc il n’est pas toujours bien accepté par les éleveurs. Le loup apporte beaucoup de choses, mais il ne faut pas oublier que le bétail des éleveurs, c’est un peu toute leur vie. Certains passent des vies entières à sélectionner génétiquement pour avoir le meilleur troupeau, et puis en un rien de temps ils se font choper un veau ou un mouton… C’est du stress, ça a un coût, les CPT sont une contrainte. Ça ne se fait pas tout seul.
Avez-vous déjà subi une attaque de loup ?
En 2020, on a été dans les premiers attaqués dans la région. Nous n’avions pas de chien de protection ni de clôture. La seule attaque, encore heureux. C’était un veau très jeune, il avait peut-être une semaine. Mon père est allé dans le champ et n’a retrouvé qu’une tête et deux pattes… C’était assez violent. Après on a toujours eu peur du retour. Nous étions heureusement déjà dans la ZPP à l’époque, donc nous avons pu bénéficier des subsides de Natagriwal et le DEMNA pour les clôtures2. Ce sont eux qui sont venus les installer (clôtures électriques et “ursus”).
Comment voyez-vous la cohabitation avec ce prédateur ?
Le tout est d’apprendre à vivre avec. Le loup est une espèce protégée, la législation est en sa faveur. On sait qu’il est là, on sait qu’il rôde. On essaye de faire avec. On ne sait pas jusqu’à quel point va aller la conservation du loup, si on va avoir droit au tir, etc. Mais en tout cas pour le moment avec les chiens ça marche très bien, on est vraiment contents. On dort sur nos deux oreilles, on n’a plus jamais été embêtés ! Puis même si on autorisait le tir, je ne pense pas qu’il (François, le père) le prendra : on n’a pas de permis de chasse ni rien, ce serait trop compliqué. Nous on est à l’aise avec les chiens mais certains éleveurs pourraient être rassurés d’avoir le droit au tir.
Depuis quand avez-vous les chiens ?
Ça va faire deux ans au mois d’octobre qu’on a les deux mâles. Ce sont deux frères jumeaux, des Kangals3. Ils viennent de chez Bernard Stéphany (NDLR : éleveur de chiens de la région de Sprimont). Ils ne nous ont pas coûté très cher, ils avaient déjà un an. On les a essayés pendant une semaine et ils ont bien convenu. L’avantage de ces chiens est qu’ils s’adaptent très bien d’un troupeau à un autre. Ils nouent moins facilement des liens avec nos vaches qu’avec des moutons, mais ils s’attachent quand même, ça marche plutôt pas mal. La femelle est là depuis février, elle vient de chez le gendre de Yves Lachenal (expert et éleveur français reconnu à l’international) et elle a neuf mois (née en décembre). Elle est d’une super lignée, très calme et gentille, mais elle ne néglige pas son boulot. C’est ce qu’on attend d’un chien de protection. Les mâles ne sont pas castrés, car nous allons peut-être les laisser se reproduire pour faire un peu d’élevage. J’ai été formé donc je pourrais aider à la mise en place.

Ont-ils déjà eu affaire au loup dans votre exploitation ?
Ici, on n’a jamais eu connaissance d’interactions entre les chiens et le loup. Avec des blaireaux, oui, ils en ont déjà chopé quelques-uns. D’ailleurs notre femelle est un peu blessée pour l’instant, je crois qu’elle s’est battue avec un blaireau. Elle fait son boulot ! On va bientôt installer des caméras par satellite dans le champ, pour voir ce qui se passe la nuit. Mais en plus des chiens, il y a les clôtures, donc je ne pense pas qu’il viendra ici, mais il rôde autour.
Maintenant, on n’est pas encore totalement à l’abri. On a des prairies du côté de Xhoffraix, Mont, etc. C’est quand même pas très loin des bois non plus, et on sait qu’il y a déjà eu des attaques dans ce coin-là. Donc on fait les vêlages ici à la ferme avec les chiens, et on attend que les veaux soient plus âgés, qu’ils aient plus de carrure, pour les déplacer. Quand la femelle aura grandi assez et pris de la carrure, qu’elle aura bien appri et sera bien imprégnée, on pourra la mettre avec un troupeau par là. On considère que les chiens sont mâtures pour la protection à partir de deux ans.
La présence des CPT induit-elle des contraintes ?
Les chiens peuvent apporter des soucis au niveau des promeneurs qui ne savent pas encore comment se comporter, donc ça reste contraignant pour les éleveurs, même si c’est une sécurité qui est nécessaire. On n’a eu qu’un seul cas de morsure, c’était en hiver, un cycliste qui était bien descendu de son vélo, mais le chien l’a mordu à l’arrière du genou. Une autre fois, ils ont tué un autre chien. Celui-ci s’était introduit dans l’enclos des vaches4. Ils l’ont considéré comme intrus et ont donc “fait leur job”. Cela reste du vivant, donc on ne sait pas toujours prévoir leurs réactions, même si on les connaît bien et qu’ils sont gentils. Au niveau vétérinaire, pas de problème particulier. Ils ont juste dû se faire recoudre une fois car ils s’étaient battus entre eux pour une femelle en chaleur, la petite border collie. On avait fait l’erreur de ne pas surveiller. Au début, le mâle avec le collier rouge était un peu plus froid, plus distant. Depuis l’arrivée de la femelle, ça s’est inversé, c’est l’autre qui est plus froid.
Un chien pourrait être trop gentil ou trop agressif. C’est là qu’intervient l’éleveur, c’est son rôle de recadrer le chien quand il ne fait pas ce qu’il faut. Il faut savoir gérer les imprévus, on n’est jamais à l’abri d’un incident. On a beau avoir des supers chiens bien éduqués, ça reste du vivant. On ne sait pas ce qu’ils vivent la nuit quand on ne les voit pas. Ils ont peut-être été sollicités, stressés par des intrus. Ça pourrait avoir un impact sur leur état nerveux le lendemain… Il faut être prêt, mais c’est ce côté challenge que j’aime bien aussi.
Quels conseils donneriez-vous à un promeneur qui rencontre un chien ?
Ne pas montrer qu’on a peur, ne pas stresser, ne pas faire de grands gestes, ne pas crier, ne pas tourner le dos, ne pas le regarder dans les yeux (menace), ne pas mettre la main au-dessus de sa tête (domination). Si on a un bâton, le poser au sol.
Quand Vedia était venu faire un reportage, les chiens n’aimaient pas quand le cadreur se mettait à genoux. Peut-être était-ce le reflet dans l’objectif… Le but est de laisser le chien identifier la personne. C’est comme un contrôle de police. Ils viennent te renifler, ils aboient peut-être un coup et puis si tout se passe bien, qu’ils ne sentent pas de danger, ils repartent. On arrive sur son territoire aussi, il faut bien s’en rendre compte. Quand on arrive dans une maison, le chien aboie. Ici, c’est pareil. Il faut donc laisser voir au chien qu’il n’y a pas de danger apparent.
- Cela est dû au fait que, d’une part, les jeunes de l’année commencent à avoir besoin d’une plus importante alimentation carnée, et que d’autre part ils ne sont pas encore en mesure de chasser. C’est ainsi aux adultes et subadultes (jeunes des années précédentes) que revient le rôle de chasser une grande quantité de proies (pour nourrir la progéniture mais aussi eux-mêmes). Bien qu’ils préfèrent habituellement les proies sauvages, dans ce contexte particulier ils auront tendance à s’attaquer aux proies faciles, à savoir le bétail (de nombreuses bêtes de taille moyenne dans un endroit fixe sans possibilité de fuite). ↩︎
- Le service chargé d’installer les clôtures est la Wolf Fencing Team (site web) ↩︎
- Aussi connus sous le nom de Bergers d’Anatolie. Plus imposant que le loup, très puissant et protecteur, il est tout désigné pour la protection des troupeaux. ↩︎
- Pour rappel, il est interdit (et déconseillé) de laisser circuler son chien sans laisse, et ce dans tous les milieux naturels (mais aussi urbains, sauf exceptions) de Belgique ↩︎
Un tout grand merci à Oscar Hendrickx pour son accueil, ses photos, et son temps
Photo de couverture : Oscar Hendrickx
