Depuis toujours, la « chouette » effraie (ou effraie des clochers) habite nos paysages, et plus particuliĂšrement nos campagnes. Ses habitats que sont⊠les clochers, mais aussi les vieilles granges et autres vieux bĂątiments se font de plus en plus rare. Heureusement, des ornithologues mettent des nichoirs Ă disposition des couples de notre rĂ©gion, et assurent un suivi grĂące au systĂšme de baguage. Câest le cas Ă Charneux (Herve), lâoccasion de rencontrer cet oiseau fascinant, en compagnie de Christian Desart et SĂ©bastien Finck, ornithologues et acteurs de ce beau projet.
Avant tout, commençons par les présentations. Qui est la chouette effraie ?
Son nom scientifique est Tyto alba. Et pour ĂȘtre plus prĂ©cis, dâun point de vue scientifique, rappelons quâil ne sâagit pas Ă proprement parler dâune chouette (faisant partie des strygidĂ©s), car elle fait partie dâune toute autre famille dâoiseaux : les tytonidĂ©s. RĂ©pandue dans le monde entier, son habitat dâorigine Ă lâĂ©tat naturel se retrouve dans les falaises, les cavitĂ©s, et plus rarement les trous dans les arbres et les vieux nids.

Mais dĂ©sormais (et probablement depuis plusieurs siĂšcles), elle a une prĂ©fĂ©rence pour les recoins tranquilles et inaccessibles de nos bĂątiments (grandes, greniers, vieux toits). Un oiseau bel et bien liĂ© Ă lâĂȘtre humain !
La nuit, elle parcourt les campagnes Ă la recherche de sa nourriture, composĂ©e essentiellement de petits rongeurs, quâelle trouve dans les prĂ©s et les cultures.
Gagner Ă la connaĂźtre
Christian nous parle de la perception que nous en avons : « Elle est plutĂŽt mĂ©connue. Du temps oĂč il y avait beaucoup de fermes, on les clouait sur les portes des granges pour Ă©loigner les mauvais sorts et les maladies pour le bĂ©tail ! Mais ces pratiques ont Ă©tĂ© abandonnĂ©es, heureusement !! »
Pourtant, comme le rappelle notre guide, elles nâoccasionnent aucun dĂ©gĂąt, si ce nâest de minimes traces de sa prĂ©sence prĂšs du clocher. « Leur prĂ©sence dans le village est surtout limitĂ©e au nichoir ; elles y laissent dans le fond un amas de pelotes Ă©crasĂ©es qui lui servent de litiĂšre pour y dĂ©poser les Ćufs. De temps Ă autre, il faut le nettoyer pour faire de la place. On retrouve aussi des pelotes au pied du nichoir, prĂšs de lâentrĂ©e de lâĂ©glise : de quoi dĂ©cortiquer et comprendre son rĂ©gime alimentaire !« . Un rĂ©gime alimentaire qui nous arrange bien : elles peuvent en effet ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme des « auxiliaires » de nos cultures, puisquâelles chassent les rongeurs « nuisibles » : rats, mulots, campagnols, etc.

SĂ©dentaire, elle affectionne particuliĂšrement les milieux bocagers, dans lesquels elle trouvera ses proies. Bien quâelle soit rĂ©pandue dans toute la Wallonie et considĂ©rĂ©e comme « en progression » (de façon globale et non locale â voir plus bas), câest un nicheur peu courant. De plus, elle est trĂšs rare en rĂ©gion ardennaise et quasi absente du plateau des Hautes Fagnes. Chez nous, elle est prĂ©sente surtout en Pays de Herve. Elle est en Wallonie protĂ©gĂ©e par lâopĂ©ration « Combles et clochers ».

Des effectifs fluctuants
Les populations semblaient augmenter, mais la donne est entrain de changer⊠« Dans les annĂ©es 90 lorsque lâon a commencĂ© lâopĂ©ration Combles et clochers, lâespĂšce se portait mal. Suite au placement de nichoirs, 15 en 1992 pour arriver Ă 203 en 2003, on a remarquĂ© une amĂ©lioration de lâespĂšce (60 nichoirs Ă©taient occupĂ©s). Depuis, le nombre nâa cessĂ© dâaugmenter, pour ensuite baisser ces derniĂšres annĂ©es, car on a perdu des sites de nidification : travaux dâantenne gsm dans les clochers donc enlĂšvement du nichoir, mais aussi certaines fabriques dâĂ©glises ne souhaitent plus que lâon aille dans les Ă©glises, et moins de bĂ©nĂ©voles pour aller recenser⊠Cela se ressent sur les effectifs de lâeffraie.
LâadversitĂ© naturelle⊠et humaine
Les principaux dangers naturels sont les prĂ©dateurs que reprĂ©sentent les fouines (qui prennent les Ćufs dans les clochers), les renards, mais aussi les hivers rigoureux et trĂšs enneigĂ©s (qui permettent aux rongeurs de se cacher plus facilement).
Mais il y aussi les obstacles liĂ©s Ă lâoccupation humaine du territoire. En effet, lâeffraie souffre aussi de la modification du paysage agricole : moins de haies, mais aussi plus de pesticides, ce qui impacte directement les populations de rongeurs⊠et donc de ressources alimentaires. Enfin, notons aussi lâaugmentation du trafic routier, qui nâarrange pas les choses. « Les chouettes circulent la nuit, et risquent alors dâĂȘtre Ă©blouies par les phares des voitures.«Â
De gros obstacles Ă lâĂ©quilibre des populations !
Il Ă©tait donc temps dâagir, afin de permettre Ă cette espĂšce de retrouver un certain Ă©quilibre. Et pour ce faire, le placement de nichoirs Ă©tait tout indiquĂ©.

Pas toujours simple
Dâun point de vue « pratico-pratique », les choses ne sont pas toujours faciles : « Il fĂ»t un temps ou la RĂ©gion wallonne octroyait une petite aide au placement dâun nichoir (pour lâachat des matĂ©riaux), mais cela impliquait tout un tas de contraintes, alors nous avons prĂ©fĂ©rĂ© faire les choses par nous-mĂȘmes.«Â
Et puis, quelques fois lâobstacle est dâordre psychologique : en effet, certaines personnes ont peur que cela occasionne des dĂ©gĂąts. Et enfin, câest aussi parfois lâaspect technique qui pose problĂšme : « Câest parfois difficile : en 1990 et les annĂ©es qui suivirent, beaucoup dâĂ©glises ont grillagĂ© les clochers pour empĂȘcher les pigeons dâentrer (car ils font beaucoup de dĂ©jections). Les effraient vont encore volontiers dans les vieilles fermes (mais il y en a de moins en moins, et elles sont souvent reconverties, modernisĂ©es et les trous dâaccĂšs se retrouvent bouchĂ©s).«Â
Mais heureusement, lorsque les conditions sont rĂ©unies et que les bonnes volontĂ©s sont de la partie, on peut alors enfin procĂ©der au placement dâun nichoir.
Charneux, terre dâaccueil
Tout commence en 1992. A cette Ă©poque, 15 nichoirs Ă effraies sont placĂ©s dans la rĂ©gion. En 2010, on comptait 8 couples dans le Pays de Herve. « Le nichoir a pratiquement Ă©tĂ© occupĂ© chaque annĂ©e depuis que je mâen occupe (1998), il y a peu ĂȘtre eu deux Ă trois ans sans occupation. «Â
Pourquoi venir ici, dans le petit village de Charneux ? Christian nous explique : « Lâavantage de ce site est quâil est âprĂ©vuâ pour lâeffraie, et que lâĂ©glise est dans un village encadrĂ© par des zones de bocages qui lui convient. Dans ces zones, les effraient trouvent tout ce dont elles ont besoin : de vastes prairies parcourues par des rongeurs.«Â

Pour bien accueillir les chouettes, il sâagissait avant tout de fournir une aide adĂ©quate, dâautant plus que les couples sont non seulement fidĂšles entre eux (bien quâil y ait quelques solitaires), mais aussi attachĂ©s Ă leur site de nidification. Heureusement, Charneux nâest pas la seule terre dâaccueil. Il y a en effet plusieurs couples dissĂ©minĂ©s dans la rĂ©gion.
Et dâailleurs, si vous souhaitez donner un coup de pouce Ă votre Ă©chelle, rendez vous sur le site de Natagora « BiodiversitĂ© dans le bĂąti », et plus particuliĂšrement Ă la page « Installer un nichoir«Â

Un logis bien pensé
Revenons Ă Charneux, oĂč Christian nous dĂ©crit lâinstallation.
« Le nichoir est constituĂ© dâune caisse en bois de 100m x 50cm x 50cm. A lâintĂ©rieur, une paroi avec une ouverture sur le dessus coupe la caisse en deux parties. A cette caisse on y ajoute un couloir dâaccĂšs de 18cm x 18cm sur une longueur dâenviron 1,20m (plus court Ă Charneux) afin de restreindre lâaccĂšs aux pigeons : ceux ci ne rentrent pas dans un couloir sombre, et ils ont besoin dâune âtabletteâ pour se poser avant dâentrer en marchant, tandis quâune chouette sait entrer directement en volant dans un couloir sombre.«Â
Une fois que le logis est prĂȘt, le couple prend possession des lieux. Au printemps, câest la saisons des amours⊠et des naissances. De la mi mars Ă la mi mai auront lieu les accouplements. AprĂšs 32 jours dâincubations, pĂ©riode pendant laquelle la femelle sera nourrie par le mĂąle, naĂźtront de 4 Ă 7 oisillons.
En 2024, les efforts des ornithologues ont portĂ© leurs fruits : « 5 jeunes sont nĂ©s Ă Charneux (dont un mort que lâon a retrouvĂ© Ă lâextĂ©rieur du nichoir, au pied du clocher). Autant de jeunes chez un particulier, dans un nichoir Ă©galement, du cĂŽtĂ© de Clermont. «Â
Bien que le systĂšme de nichoirs soit trĂšs efficace, on nâest jamais Ă lâabri dâun accident, comme en tĂ©moigne ce jeune, trouvĂ© mort au pied du clocher. « Il aura probablement sautĂ© hors du nid trop tĂŽt, avant dâĂȘtre capable de voler. Ici, le couloir est plus court que dâhabitude. Les jeunes qui passent de la premiĂšre partie du nid (dans laquelle ils sont nĂ©s) Ă la deuxiĂšme partie se retrouvant ainsi fort proches de la sortie.«Â
Rappelons que, si vous trouvez une effraie juvĂ©nile qui semble seule et dĂ©semparĂ©e, câest certainement quâil y a un problĂšme. En effet, lâĂ©ducation ne se fait pas au sol chez cette espĂšce.
Heureusement, la plupart du temps, tous les jeunes survivent. Câest au bout de 6 Ă 8 semaine quâils commenceront Ă quitter le nid, mais le nourrissage se poursuivra jusquâĂ 9 Ă 12 semaines. Lorsquâils seront autonomes, ils pourront alors sâenvoler vers un futur nouveau territoire, pouvant se situer Ă 100 km â voire plus encore â de leur lieu de naissance (cette dispersion permet le brassage gĂ©nĂ©tique et Ă©vite ainsi la consanguinitĂ©). Mais avant cela, lâopĂ©ration la plus importante pour le suivi des jeunes, et probablement la plus dĂ©licate, est le baguage.
Assurer le suivi
Le baguage est une opĂ©ration plutĂŽt simple sur le principe, mais dĂ©licate et qui demande un certain savoir faire. On place une bague mĂ©tallique autour de la patte de lâanimal. Chaque bague porte un numĂ©ro qui lui est propre et qui permet ainsi dâidentifier lâoiseau.
Mais pourquoi placer ces bagues ?
« Comme pour tous les oiseaux que lâon bague, lâobjectif est de mieux connaĂźtre les mĆurs ainsi que la rĂ©partition des futures gĂ©nĂ©rations dans la rĂ©gion. Les informations sont rĂ©pertoriĂ©es par lâInstitut royal des Sciences naturelles de Belgique (IRSNB). Tous les bagueurs et autres scientifiques ont accĂšs Ă la banque de donnĂ©es, via un site web. Nous les baguons maintenant, quand ils ont environ un mois, juste avant quâils ne sachent voler. Cela permet dâĂ©viter tout accident dâenvol prĂ©coce lorsque lâon va dans le nichoir. Habituellement, on les bague directement sur place au nichoir pour Ă©viter trop de manipulations. »
Ces gestes sĂ»rs sont rĂ©alisĂ©s par des hommes dâexpĂ©riences et dans un cadre plus que sĂ©rieux : « Cela doit ĂȘtre fait par un bagueur reconnu de lâInstitut royal des Sciences naturelles de Belgique, et quâil ait passĂ© un stage de 4 ans, comprenant 2 examens. Dans mon cas, jâai commencĂ© avec Roger Ponsen (ndlr : un local de lâĂ©tape !) qui baguait avec moi mes premiĂšres chouettes ; câest ensuite SĂ©bastien Finck qui Ă suivi, car chaque bagueur a sa zone.«Â
Une fois les jeunes baguĂ©s, il sera alors possible dâassurer le suivi Ă chaque fois quâun individu sera retrouvĂ© (capturĂ© temporairement ou dĂ©cĂ©dĂ©). Pour cela, un encodage du numĂ©ro de bague permet de rapidement retrouver les informations sur lâoiseau en question, et informer lâIRSNB. Lieu de bagage, date de lâobservation, Ăąge de lâindividu, et mĂȘme son prĂ©nom. Tout y est !
Et pour les plus chanceux ou tenaces, il sera possible dâobserver ces vĂ©ritables fantĂŽmes. « Pour les observer, cela demande beaucoup de patience ! Dâabord, il faut trouver un endroit oĂč elle occupe un nichoir, et se poster au pied de lâĂ©glise en fin de journĂ©e et puis⊠attendre son bon vouloir pour la voir sâenvoler furtivement Ă son dĂ©part en quĂȘte de nourriture. Il faut un fameux coup de bol pour la voir posĂ©e sur un rebord de toit dâĂ©glise ! Mais si lâon a ne serait-ce que la chance de lâentendre, câest un souvenir incroyable ! »
Rappelons que, tous les deux ans a lieu en certains endroits « La nuit des chouettes », pendant laquelle des guides vous feront dĂ©couvrir ces ĂȘtres fascinants et sensibiliseront Ă leur protection. Et ça tombe bien, puisque Christian Dessart est de la partie !
En attendant, rĂ©jouissons-nous de la rĂ©ussite de ce beau projet, et souhaiter que les 4 jeunes restant soient bientĂŽt prĂȘts Ă sortir du nichoir et voler de leurs propres ailes. Longue vie Ă eux !
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